Un accrochage entre un avocat et un juge d’instruction tourne à l’affaire politique. Elle relance le débat sur l’indépendance de la justice, son contrôle et la liberté de parole des avocats. Le procès d’André Lutgen pour outrage à magistrat dévoile les dessous d’une instruction judiciaire. 

Le message d’André Lutgen aux ministres de la Justice et de l’Economie pour se plaindre de la désinvolture d’un juge d’instruction face aux enjeux financiers d’une possible fermeture d’usine est au cœur du procès de l’avocat pour outrage à magistrat qui s’est ouvert mardi devant le tribunal correctionnel.

Pour les besoins d’une enquête après un accident mortel, le 27 mai 2019 chez ArcelorMittal à Differdange, le magistrat instructeur avait mis sous scellés le disjoncteur électrique principal du site. Un acte qui, s’il se prolongeait au-delà du nécessaire, risquait une mise à l’arrêt de la production et au chômage de 200 ouvriers, avec à la clé une perte de 20 millions d’euros par semaine pour le sidérurgiste. Le peu d’empressement du juge à lever les scellés a déclenché une réaction en chaîne qui interroge, deux ans après les faits, sur le fonctionnement de la justice, ses moyens, mais aussi ses difficultés.

Déflagration

André Lutgen était alors l’avocat du groupe sidéurugique. Il a été renvoyé devant un tribunal correctionnel pour avoir écrit des courriels peu aimables au juge d’instruction Filipe Rodrigues, chargé de l’enquête sur l’accident – qu’il enjoignait de lever les scellés –, à la Procureure générale d’Etat Martine Solovieff et aux ministres de la Justice Felix Braz et de l’Economie Etienne Schneider.

Les deux ministres se sont bien gardés d’interférer sur le cours de la justice. Le mail litigieux a pourtant été vécu comme une véritable provocation par Martine Solovieff. Gardienne de l’indépendance de la justice et de sa sérénité, la Procureure générale d’Etat avait demandé à l’avocat de ne pas réitérer ce genre d’initiative au nom de la séparation des pouvoirs. La magistrate avait obtenu au préalable de la part du juge tous les apaisements sur le cours de l’enquête (et la levée des scellés). Elle pensait que les choses en resteraient là. Mais l’affaire a tourné à la déflagration.

Le juge d’instruction a vécu l’intervention d’André Lutgen comme un acte d’intimidation pour influencer son enquête après un accident qui a coûté la vie à un ouvrier électrocuté.

Le procès d’André Lutgen fera date parce qu’il lève le voile sur la manière dont les enquêtes judiciaires sont menées. Il est inédit, en effet, qu’un juge d’instruction, à la fois témoin et partie civile, ait à s’expliquer devant des juges correctionnels sur son mode de fonctionnement …