Le voile se lève sur l’affaire Caritas. Les recherches de Reporter.lu montrent pourquoi les virements frauduleux auraient dû susciter des questions dès le début. Décryptage d’un dossier qui révèle la gestion défaillante de la fondation ainsi que les négligences des banques.

Tout a commencé mercredi 7 février 2024. A 16h48, la directrice du service financier de la Fondation Caritas Luxembourg reçoit des instructions, depuis une adresse «@gmail.com» non professionnelle et jusqu’alors inconnue de celui qui se fait passer pour le directeur général de l’ONG, Marc Crochet.

«Je m’occupe actuellement d’une transaction financière importante, ce dossier doit rester strictement confidentiel jusqu’à l’annonce officielle qui aura lieu mercredi 21 février. Il est important de ne faire aucune allusion sur ce dossier de vive voix, ni même par téléphone pour le moment», écrit le prétendu Marc Crochet. Il demande aussi des nouvelles de l’avocat d’un cabinet parisien. L’avocat est bien inscrit au barreau de Paris, mais ses coordonnées s’avèreront fantaisistes.

A 17h01, la directrice financière s’empresse de répondre à son prétendu chef: «Ok, bien reçu. Il (l’avocat parisien, ndlr) est en ligne avec moi. J’attends tes instructions».

Au nom de ce mystérieux investissement, les comptes de la Fondation Caritas Luxembourg vont être vidés en quelques mois. Le ou les auteurs vont endetter l’ONG auprès des banques peu regardantes, mettre en péril les emplois de centaines de salariés, compromettre le soutien aux personnes vulnérables et ébranler la confiance des donateurs. L’affaire de détournement de 61 millions d’euros chez Caritas a été révélé en juillet par «Radio 100.7».

Version officielle «inconcevable»

Selon la version du parquet, le détournement serait le résultat d’une «fraude au président». La directrice financière se serait fait piéger par un fraudeur qui s’est fait passer pour le directeur général pour effectuer plus de 120 virements de moins de 500.000 euros. L’argent est parti en Espagne sur une quinzaine de comptes différents ouverts auprès de plusieurs agences de la banque espagnole BBVA. Les chances de retrouver l’argent semblent bien minces.

La thèse de «l’arnaque au président» paraît inconcevable aux yeux de ceux qui ont été confrontés d’une manière ou d’une autre à cette forme de criminalité. «J’ai vu pas mal de fraudes, notamment des fraudes au président, dont certaines ont réussi. Par contre, je n’ai jamais vu de fraude au président perpétrée de manière répétée sur une période de plusieurs mois. C’est juste inconcevable», explique un professionnel de la lutte contre la délinquance en col blanc sous couvert d’anonymat.

Pour autant, les enquêteurs, à ce stade des investigations, semblent accréditer la vraisemblance de cette piste, elle-même avancée par la Chief Financial Officer (CFO) de la Fondation Caritas Luxembourg. Elle est la principale suspecte et, jusqu’à présent, l’unique inculpée d’un des plus importants scandales financiers ayant frappé le secteur humanitaire. Son avocat a fait savoir que sa cliente n’est ni à l’origine de la fraude, ni sa bénéficiaire. L’enquête poursuit son cours.

Aveuglement des gestionnaires

Déjà le nombre et le rythme des virements qui ont vidé les caisses de la fondation mettent en doute la version officielle du parquet. Selon les recherches de Reporter.lu, le détournement massif a été rendu possible par la conjonction de nombreux facteurs: une gouvernance faible de l’ONG, des contrôles internes défaillants et, à tout le moins, déjoués par la directrice du service financier. La CFO continuait à bénéficier des super-pouvoirs alors que ses compétences avaient été mises en cause par un audit en mars 2024.

Nous avons demandé une petite ligne de crédit, par sécurité, auprès de notre banque car nous sommes toujours en attente de subsides de certains bailleurs (…).“Un courriel de la CFO de Caritas

Le rôle des banques qui ont prêté de l’argent et l’aveuglement des gestionnaires de comptes ont également été déterminants dans la commission des infractions présumées. BGL BNP Paribas et Spuerkeess, ont avancé au total 33 millions d’euros (23 millions d’euros pour la première, 10 pour la seconde) à l’organisation catholique les yeux fermés, comme on donnerait le bon Dieu sans confession …