Les services de renseignement européens s’inquiètent de l’avenir de leur coopération avec les Etats-Unis. Face au manque de visibilité sur les orientations depuis le retour de Donald Trump à la Maison Blanche, les Européens s’interrogent sur la stratégie à adopter.

Par Elise Vincent (Le Monde, 2025)

L’émoi ne s’exprime pas publiquement, mais la préoccupation est réelle, au sein des services de renseignement occidentaux, sur l’avenir de la coopération avec les Etats-Unis. Alors que Washington ne cesse de répéter son souhait d’accélérer son «pivot» vers l’Asie et que le Pentagone a suspendu, trois jours durant, entre les 5 et 8 mars, son soutien à l’Ukraine en matière de renseignement, ce précédent a suscité un véritable choc, ont confié à «Le Monde» plusieurs sources sécuritaires, militaires et diplomatiques ces dernières semaines, au point de susciter des réflexions inédites entre alliés. Le 17 avril, le sujet figurait, à ce titre, en bonne place à l’ordre du jour de la première visite du ministre français des Armées, Sébastien Lecornu, à Washington depuis l’investiture de Donald Trump.

L’un des signaux symptomatiques de ce climat a eu lieu le 11 avril, à Bruxelles, lors de la réunion annuelle du Single Intelligence Analysis Capacity (SIAC), ce service qui agrège le renseignement des Etats membres de l’Union européenne pour le compte de la haute représentante pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, l’Estonienne Kaja Kallas. Le SIAC n’a pas de capacités opérationnelles propres et est d’ordinaire relativement négligé par les services de renseignement. Mais cette fois, les plus hauts responsables des agences européennes étaient présents.

Cette réunion a confirmé ce qui se dit dans divers cercles de réflexion européens. Soit à la fois un très fort consensus sur le fait que «ce serait mieux si les Américains restaient à bord», comme le résume un participant, mais aussi un net sursaut dans l’idée que les Européens doivent désormais développer plus de capacités d’«appréciation autonome». «Les deux ne sont pas incompatibles», veut croire le même participant, alors que beaucoup d’alliés redoutent le risque de la prophétie autoréalisatrice à trop insister sur la nécessité de gagner en indépendance par rapport aux Etats-Unis.

Nouveaux risques stratégiques

Dans cette situation d’entre-deux jugée très inconfortable, où la visibilité sur les orientations américaines manque, chacun scrute les différents signaux adressés par Washington depuis le retour de Donald Trump à la Maison Blanche …