Dans son discours sur l’état de la nation, Luc Frieden a appelé à la cohésion sociale. Mais au lieu de présenter une vision claire, il est resté dans le vague. Analyse d’une occasion manquée, des conflits politiques masqués et des limites d’une rhétorique de complaisance.
«Soyez sincères, soyez brefs, asseyez-vous.» C’est ce que Franklin D. Roosevelt conseillait autrefois aux jeunes orateurs politiques. Cette célèbre citation du 32e président des Etats-Unis résume bien la teneur d’un bon discours: il doit être clair, convaincant et surtout bref.
La semaine dernière, Luc Frieden (CSV) a prononcé son troisième «discours sur l’état de la nation». Il a duré près d’une heure et demie. Le débat parlementaire qui a suivi a également montré que la longueur de son allocution était manifestement en décalage avec son contenu. De plus, il a ignoré presque tous les bons usages de la rhétorique politique.
Que retiendra-t-on de ce discours? Quel était son message central? Si ces questions restent sans réponse, tout discours manque son objectif. On peut toutefois se demander si Luc Frieden poursuivait vraiment l’objectif habituel d’un discours politique avec ses quelque 6.000 mots répartis sur près de 80 minutes. Le Premier ministre a en effet tenté de convaincre son auditoire en utilisant des mots mélodieux plutôt que des arguments solides ancrés dans la réalité politique.
D’un discours extrême à l’autre
Le ton de cette édition s’explique sans doute par les réactions au discours sur l’état de la nation de 2025 de Luc Frieden. Il y a un an, le Premier ministre avait couronné le désastre de la réforme du système de retraite de la coalition CSV-DP en présentant au Parlement les «grandes lignes» de cette réforme, sans en informer son partenaire de coalition ni son propre parti. Le chef du gouvernement avait alors été publiquement désavoué et avait dû faire machine arrière.
Luc Frieden en a apparemment tiré la leçon: cette fois-ci, rien de concret ne sera affirmé. Mais cette approche s’inscrit également dans le portrait d’un Premier ministre clairement dépassé en matière de leadership. Car le problème n’était pas qu’il ait été trop concret dans son discours de l’époque, mais que les «pistes de réforme» n’étaient pas encore mûres. Cette année, le Premier ministre s’est presque exclusivement tourné vers le passé et s’est contenté de déclarations très générales. Il est ainsi finalement tombé d’un extrême à l’autre.
Ce discours a également été une occasion manquée d’expliquer sa propre politique et de redéfinir la trajectoire de la coalition. Il s’agissait peut-être aussi de l’une des dernières occasions de restaurer l’image du Premier ministre.»
Le fait que les politiciens aient souvent recours à une langue de bois excessive est bien connu. Ce constat est en quelque sorte un lieu commun en soi. Ce «discours sur l’état de la nation» joue toutefois dans une catégorie à part. Jamais un Premier ministre luxembourgeois n’avait prononcé autant de mots pour en dire si peu. Et cela en dit long, compte tenu des dix années durant lesquelles le tourbillon rhétorique nommé Xavier Bettel (DP) a occupé ce rôle.
La densité de platitudes dans le manuscrit de Luc Frieden semble sans pareille. On pourrait croire que le Premier ministre a lu les «Conseils à un mauvais orateur» de Kurt Tucholsky et qu’il l’a compris non pas comme une satire purement ironique, mais comme un guide pratique. On y lit notamment : «Ne parle pas sans notes, cela donne une impression nerveuse.» Et surtout: «Ne parle jamais moins d’une heure et demie, sinon cela ne vaut même pas la peine de commencer.»
Une tentative de «dépolitisation»
Le meilleur exemple du langage typique de Luc Frieden est la phrase que le Premier ministre a mise en avant de manière si proéminente qu’on peut supposer qu’elle lui tenait particulièrement à cœur: «Le Gouvernement souhaite que le Luxembourg reste un pays solidaire, un pays qui tient ensemble, vit ensemble, grandit ensemble, où grandissent les générations futures, un pays qui préserve la nature ensemble, façonne l’avenir ensemble.»
Cela sonne bien, mais ne dit rien du tout sur le fond. Le fait qu’un pays soit solidaire, qu’il vive et grandisse ensemble, etc., n’est pas un message politique, mais une énumération artificielle de banalités. Certes, l’orateur peut s’attendre à ce que peu de gens contestent ce sentiment diffus de «nous». Mais seulement à condition que personne ne le déchiffre comme un édifice rhétorique vide …
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