Forte de sa supériorité technologique, Starlink a su se rendre indispensable, notamment en Ukraine. Elon Musk et sa société bénéficient désormais de leviers inédits, en matière de télécommunications par satellite, alors que la Chine et l’Europe cherchent à occuper le terrain.

Par Francesca Fattori, Ghazal Golshiri, Cécile Hennion, Thomas d’Istria, Allan Kaval, Olivier Pinaud, Alexandre Piquard, Benjamin Roger, Harold Thibault, Elise Vincent (Le Monde, 2025)

Elon Musk, enfant, rêvait-il aux étoiles, allongé dans un veld sous la voûte céleste? Ou adolescent, après avoir quitté l’Afrique du Sud pour le Canada, en observant le ciel des plaines glacées de la Saskatchewan? L’homme qui promet de conquérir Mars est déjà le maître incontesté du proche espace. De notre planète, y compris à 1.000 milles de toute terre habitée, il est désormais plus probable d’apercevoir ses satellites Starlink que des étoiles filantes. Au risque de les confondre: les «caravanes» de ces appareils de haute technologie forment de longues traînées lumineuses dans la nuit.

L’histoire de ce succès est connue. Créé en 2002, SpaceX, la société d’Elon Musk spécialisée dans l’astronautique, a d’abord enchaîné déconvenues et tirs ratés de fusée. Ses concurrents et les experts du secteur observent alors avec scepticisme, voire avec sarcasme, l’acharnement du milliardaire à poursuivre son projet. Un premier lancement réussi, en septembre 2008, lui ouvre les portes de la NASA. L’agence fédérale américaine, qui cumule les échecs, est devenue un gouffre financier. Or, les coûts pourraient être limités en faisant appel à un acteur privé.

Ce pari osé, pris par le président George W. Bush (2001-2009), devient une politique assumée par son successeur, Barack Obama (2009-2017), qui entreprend de «dégraisser» la NASA et entame la privatisation de la conquête de l’espace. Donald Trump, pendant son premier mandat (2017-2021), et encore davantage Joe Biden (2021-2025) poursuivent dans cette voie. En vingt ans, Elon Musk a ainsi perçu plus de 22,6 milliards de dollars (près de 21 milliards d’euros) d’aides, de financements et de commandes publiques pour le compte de SpaceX, selon une enquête du «Washington Post», publiée le 26 février. Le milliardaire, dont la mission auprès du président américain consiste aujourd’hui à sabrer dans les dépenses fédérales, est donc l’un des plus grands bénéficiaires de la caisse des contribuables américains.

Du Groenland au Sahara

Les incrédules ont changé d’avis. Admirateurs et contempteurs d’Elon Musk s’accordent désormais à reconnaître ses performances technologiques, inégalées dans le secteur, ainsi que la force de son modèle économique: il contrôle toute la chaîne de valeur, allant de la fabrication des fusées, des satellites et des terminaux à la mise en orbite et au service. Starlink tire sa puissance d’un ensemble de caractéristiques. Sa constellation de satellites est située en orbite basse (LEO, pour low earth orbit) – environ 500 kilomètres d’altitude –, permettant de transférer des données entre la Terre et l’espace beaucoup plus rapidement qu’avec des satellites classiques, géostationnaires, évoluant à 36.000 kilomètres au-dessus de nos têtes.

«Le positionnement en orbite basse est aujourd’hui intégré par d’autres, à l’instar d’Iridium, un service de téléphonie américain développé depuis la fin des années 1980, ou de OneWeb, aujourd’hui commercialisé par l’opérateur français Eutelsat, précise Célestine Rabouam, doctorante à l’Institut français de géopolitique et au centre Géode de l’université Paris-VIII. Mais la spécificité de Starlink réside dans les liaisons optiques qui connectent entre eux tous les satellites de sa constellation. Cette prouesse technologique lui permet d’augmenter considérablement la résilience du réseau, sa robustesse et sa fiabilité …