Depuis la chute du régime de Bachar Al-Assad, Israël profite de la faiblesse du nouveau gouvernement syrien pour mener des incursions au nom de sa sécurité. Alors que le président turc, Recep Tayyip Erdogan, cherche à asseoir son influence dans la région.
Par Nicolas Bourcier, Samuel Forey et Hélène Sallon (Le Monde, 2025)
A la pointe du triangle frontalier entre la Syrie, la Jordanie et Israël, le village syrien de Kouwaya offre une vue imprenable sur les terres fertiles irriguées par la rivière Yarmouk, qui coule en contrebas. Et sur la façon dont Israël s’impose dans le paysage. Abderrahman Al-Moufla, le mokhtar («maire») de Kouwaya, désigne une colline voisine sur la ligne de crête. Là-haut se trouvent le village syrien de Maarbé et, depuis peu, une nouvelle position de l’armée israélienne: «De cette colline, Israël contrôle toute la région», s’inquiète-t-il.
Au matin du 25 mars, une patrouille de l’armée israélienne s’est, pour la première fois, aventurée au-delà de la zone tampon démilitarisée qui borde le Golan annexé depuis 1981, dans la vallée qui sillonne entre les collines syriennes. «Les soldats ont envahi nos fermes, raconte le mokhtar. Alors des hommes courageux du village, des Bédouins de la tribu Al-Manadra, ont défendu leurs terres, armés de bâtons et de kalachnikovs.»
Dans cette altercation, «deux d’entre eux ont été tués, ainsi que trois militaires israéliens», affirme Mifleh Souleiman, agriculteur sexagénaire et frère de l’une des victimes syriennes. Israël n’a pas reconnu de pertes humaines, mais a annoncé avoir aussitôt riposté. «Kouwaya a été bombardé avec des chars et des drones israéliens, depuis des positions que tenait l’armée syrienne jusqu’à la chute de Bachar Al-Assad [le 8 décembre 2024], à Maarbé, Aabidine et Jamlé, détaille Mifleh Souleiman. Puis les soldats israéliens se sont emparés des lieux. Depuis, ils fouillent régulièrement les maisons à la recherche d’armes.»
Les bombardements de Kouwaya ont tué six habitants et fait une dizaine de blessés – parmi lesquels Aza Hani, 40 ans et mère de six enfants, dont le pied a dû être amputé. Les quelque 10.000 habitants que compte le village ont fui dans les localités voisines. Quelques jours plus tard, des soldats israéliens sont revenus dans la vallée, arrêtant des agriculteurs, interdisant à d’autres de cultiver leurs terres. «Ils ont subi deux jours d’interrogatoire, avant de se voir proposer une collaboration rémunérée en aide alimentaire, en argent ou en semences. On connaît notre ennemi: il cherche à nous séduire avec des biscuits!», dénonce Mifleh Souleiman.
Depuis l’effondrement du régime syrien, c’est l’escalade. L’armée israélienne n’avait pas attendu la confirmation de la fuite de Bachar Al-Assad pour investir, le 8 décembre 2024, la zone tampon démilitarisée du Golan. Depuis, neuf postes militaires ont été établis, et trois brigades dépêchées (soit plusieurs milliers d’hommes) dans cette bande qui s’étend sur 80 kilomètres, de la vallée de la Yarmouk, au sud, jusqu’aux contreforts stratégiques du mont Hermon, au nord. Plus de 35.000 Syriens vivent de facto sous leur contrôle, dans cette langue de terre frontalière où le départ des troupes loyalistes à la dynastie Al-Assad a créé un vide sécuritaire.
Situation ambivalente
Dans la nuit du 2 avril, des unités de la 474e brigade israélienne du Golan se sont enfoncées plus profondément encore dans le territoire syrien, non loin de Nawa, à une dizaine de kilomètres après la zone tampon, au motif de «confiscation d’armes et de destruction d’infrastructures terroristes». Là encore, des affrontements ont éclaté, suivis de frappes d’artillerie israéliennes qui ont tué neuf habitants.
La guerre civile avait placé la Syrie sous la tutelle de deux grandes puissances, la Russie et l’Iran, qui ont longtemps assuré la survie du régime de Bachar Al-Assad. La chute de ce dernier a créé une situation ambivalente pour l’Etat hébreu. D’un côté, elle a mis un terme aux projets de son principal ennemi …
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