Les millions d’Ukrainiens vivant encore dans les zones occupées par la Russie, voient l’espoir d’un retour dans le giron ukrainien s’éloigner, alors que le président américain Donald Trump compte évoquer avec son homologue Vladimir Poutine des «partages» de «terres».
Par Faustine Vincent (Le Monde, 2025)
A quoi ressemble la vie des Ukrainiens dans les territoires occupés par la Russie? Trois ans après le début de l’invasion, le 24 février 2022, ces régions aux mains de Moscou, qui recouvrent 20% du pays, sont devenues une zone aveugle. Les communications sont difficiles, dangereuses, les témoignages rares, et les informations parcellaires. Les maires en exil de villes occupées et des familles ayant réussi à fuir récemment, interrogés par «Le Monde», décrivent un monde clos et dysfonctionnel où règne la terreur et où tout ce qui est ukrainien est méthodiquement détruit et remplacé par le «monde russe».
A l’heure où les négociations entre les Etats-Unis et la Russie doivent reprendre pour établir un cessez-le-feu et où Donald Trump compte évoquer avec Vladimir Poutine des «partages de certains avoirs» entre Kiev et Moscou, dont des «terres» et des «usines de production d’énergie», les Ukrainiens restés de l’autre côté de la ligne de front pourraient, plus que jamais, demeurer dans les limbes.
Des millions d’entre eux vivent toujours dans ces territoires, qui comprennent une partie des régions de Zaporijia, Kherson, Donetsk et Louhansk – la Russie a déclaré leur annexion le 30 septembre 2022, bien qu’elle ne contrôle que 70% de leur superficie totale – ainsi que la Crimée, annexée en 2014. Les autorités de Kiev et des organisations ukrainiennes s’efforcent, clandestinement, de maintenir le lien avec eux et de les aider. «On rassemble les pièces du puzzle pour comprendre ce qui se passe là-bas», explique Piotr Andriouchtchenko, ancien adjoint au maire de Marioupol et directeur du Centre d’études sur l’occupation, à Dnipro. Même pour lui, collecter ces informations n’est pas sans risque: «Je reçois des menaces. Les Russes ne veulent pas que ces histoires soient racontées, car les territoires occupés font partie intégrante de cette guerre et de notre combat.»
«Même les odeurs sont différentes»
En trois ans, ces régions, que le Kremlin veut intégrer à la Russie, ont déjà subi de profondes transformations, selon eux. «Tout a changé, reprend Piotr Andriouchtchenko. Aujourd’hui, ce sont des endroits morts, où il n’y a pas de travail – à part dans le bâtiment –, pas d’infrastructures, pas de services sociaux, pas de médicaments, et où les gens vivent constamment sous la pression russe. Même les couleurs et les odeurs sont différentes, parce que tous nos produits étaient proches du modèle européen. Aujourd’hui, ce sont des produits russes, hérités de l’époque soviétique.» Il faut parfois attendre le bus entre deux et trois heures, les poubelles ne sont pas ramassées, les ascenseurs sont défaillants, et les canalisations détruites par les bombardements n’ont souvent pas été réparées.
La population elle-même aurait changé. «A Marioupol, aujourd’hui, une personne sur deux n’a aucun lien avec la ville, affirme le maire en exil, Vadym Boïtchenko. La Russie amène des citoyens russes pour remplacer la population.» Ces nouveaux arrivants ont précipité le départ de Nika et Vasyl, respectivement 66 et 71 ans. «Ils nous disaient: “On va bientôt libérer Odessa, tout sera à nous”, confie ce retraité de Marioupol, aujourd’hui réfugié à Kiev avec son épouse. On n’a rien en commun avec ces gens, Poutine leur a lavé le cerveau …
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