A la fois facteur de paix et fauteur de troubles dans l’histoire, le commerce entre nations renoue avec les rapports de force. Alors que Donald Trump, de retour à la Maison-Blanche, promet de relever massivement les droits de douane sur les produits étrangers.
Par Philippe Escande (Le Monde, 2025)
Une figue. C’est en brandissant le fruit juteux, prétendument venu tout frais de Carthage, que Caton l’Ancien exhortait par son éloquence ses collègues sénateurs, vers 150 avant Jésus-Christ, à détruire la capitale punique. Il ponctuait toujours ses discours, quel qu’en soit le sujet, par un vibrant «Delenda Carthago» («il faut détruire Carthage»). Un ennemi qui gênait Rome par sa prétention territoriale et sa puissance commerciale, inondant la Péninsule de ses produits agricoles, venus de Tunisie.
Donald Trump serait-il, en beaucoup moins cultivé, la réincarnation de l’ancien consul romain? Lui non plus ne supporte plus la menace économique et militaire de l’ennemi, désormais chinois. Il le prouvera peut-être dès son intronisation, lundi 20 janvier, en entérinant d’urgence un projet d’augmentation massive des taxes douanières sur tous les produits étrangers, particulièrement chinois. C’est déjà lui qui avait lancé la première offensive, lors de son mandat précédent, en 2017. Mais il n’est plus le seul. La lutte contre la Chine est même l’un des très rares sujets d’unanimité dans la classe politique américaine.
La preuve, une semaine tout juste avant de rendre le pouvoir, l’administration Biden a présenté un nouveau projet de restriction des exportations de puces électroniques à destination de la Chine. Et c’est Joe Biden lui-même qui a signé, en 2024, l’imposition d’un droit de douane de 100% sur les importations de voitures électriques chinoises. Désormais, dans le pays, et par ricochet sur l’ensemble de la planète, tout le monde est convaincu que, si la mondialisation n’est pas morte, le libre-échange actuel a vécu, noyé sous la vague protectionniste qui désormais déferle partout.
«Un consensus de tous les pays»
Nous vivons les derniers feux du «doux commerce» théorisé dès le XVIIIe siècle par Montesquieu, porteur de paix et de prospérité entre les peuples. «Nous assistons à la fin d’un cycle unique par son ampleur, confirme le chercheur en science politique Ali Laïdi, auteur d’une Histoire mondiale du protectionnisme (Passés composés, 2022). Celui-ci a commencé après la chute du mur de Berlin [en 1989]. Et, pour la première fois, il faisait l’objet d’un consensus de tous les pays, y compris la Chine, autour d’un cadre commun de marché.» Une grande différence avec la précédente mondialisation, celle de la fin du XIXe siècle obtenue par les colonisateurs occidentaux à la force des baïonnettes et des canons.
Par exemple, quand quatre vapeurs américains commandés par l’amiral Perry se positionnent le 8 juillet 1853 dans la baie de Tokyo (Edo, ancien nom de Tokyo), canons chargés, pour exiger la conclusion d’un «traité d’amitié et de commerce». Il reviendra en février suivant à la tête de dix navires pour recueillir la réponse. Une «amitié» qui a sorti le pays de l’ère féodale, mais nourri la rancœur de ses habitants pour des générations. Comme ce fut le cas avec les Chinois, victimes d’un même coup de force lors des guerres de l’opium (1839-1842 et 1856-1860). «Ironiquement, poursuit Ali Laïdi, on pourrait remarquer que la mondialisation actuelle a débuté à l’instigation des Britanniques et des Américains, à partir des années de libéralisation Thatcher-Reagan à la fin des années 1980, et que son coup d’arrêt est venu des deux mêmes pays, en 2016, quand le Royaume-Uni a voté le Brexit et que Donald Trump est arrivé au pouvoir.»
Globalement, le libre-échange a enrichi les citoyens des pays développés. Les perdants sont moins nombreux que les gagnants, mais ils perdent trois fois plus que ce que gagnent les autres (…).“Lionel Fontagné, économiste et auteur
Quelques chiffres, compilés par l’économiste Amit Khandelwal, de l’université Yale, permettent de mesurer l’ampleur du choc provoqué en 2018 lors du premier mandat de Donald Trump. Cette année-là, les droits de douane américains des machines à laver sont passés de 1,3 à 32,2%, ceux de l’acier de zéro à 25% et ceux des panneaux solaires, de zéro à 30%. Au total, les droits de douane moyens pour exporter vers les Etats-Unis sont passés à presque 26%. Bien sûr, la Chine était la première visée, avec près de 17.000 produits concernés, mais elle était loin d’être la seule …
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