La grande réforme militaire, lancée par Xi Jinping dès son arrivée au pouvoir, s’est accélérée avec la production d’équipements et le recrutement de soldats. Mais les ambitions chinoises se heurtent à un manque de jeunes qualifiés et à une inexpérience en zones de conflit.

Par Harold Thibault et Simon Leplâtre (Le Monde, 2025)

Un regard suffit, sur Google Maps, pour les identifier sur les chantiers navals. Sur l’île de Changxing, à l’embouchure du Yangzi, au nord de Shanghaï, les proues affinées des frégates et des corvettes se distinguent de celles des cargos. Certaines sont à l’assemblage à terre, d’autres à l’eau dans les bassins. Se détache aussi la forme rectangulaire d’un probable futur porte-hélicoptères. Pas un mois ne se passe sans que la presse officielle célèbre un nouveau venu dans la flotte chinoise, tel ce bâtiment d’assaut amphibie d’une taille inédite de 260 mètres, lancé le 27 décembre 2024, capable d’emmener des hélicoptères et de déployer des drones de combat grâce à un système de catapulte électromagnétique.

En chinois, une expression illustre le rythme effréné auquel le pays inaugure ces navires de guerre: «comme des raviolis», que produirait à la chaîne une gargote populaire. Cette course à la production s’observe aussi en amont, sur les rives du Yangzi, à Wuhan, où sont assemblés des sous-marins, près de grands ports du nord-est du pays, Huludao et Dalian, ainsi qu’à Canton dans le Sud, où sont apparues de longues barges qui faciliteraient un débarquement.

Dotée de onze porte-avions, l’US Navy demeure la première flotte de la planète en tonnage, mais plus en nombre de bateaux: l’Armée populaire de libération (APL) compte désormais 370 navires de combat, contre 297 pour l’armée américaine. Certes, les dépenses militaires de la Chine s’élevaient, en 2023, à 296 milliards de dollars (285,7 milliards d’euros), soit 32% des 916 milliards dépensés par les Etats-Unis, selon l’Institut de recherche sur la paix de Stockholm – un écart s’expliquant par le déploiement permanent des forces américaines de par le monde. Mais aucun autre pays ne s’est lancé dans un tel effort pour contester la supériorité militaire américaine. La Chine est «le seul compétiteur des Etats-Unis avec l’intention et, de plus en plus, la capacité de remodeler l’ordre international», lit-on dans la stratégie de sécurité nationale américaine de 2022. Le rythme de développement de l’armée chinoise représente le principal «défi» du Pentagone.

Se mesurer aux Etats-Unis

Pour Pékin, cette débauche de moyens répond à son ambition de devenir une «puissance de premier plan» avant les 100 ans de la République populaire, soit avant 2049. Un discours que le président, Xi Jinping, assume sans ambages, quand ses prédécesseurs, par tactique ou par nécessité, préféraient que la Chine attende son heure. Avec Xi, celle-ci est venue.

Le chef de l’Etat, qui est aussi secrétaire général du Parti communiste chinois (PCC) et qui préside la commission militaire centrale – la presse le rappelle systématiquement –, a fixé pour objectif une armée «modernisée» dès 2035, et de «rang mondial» avant le milieu du siècle. «La notion de “rang mondial” est difficile à définir, sauf à se comparer aux autres», explique Zhou Bo, un ancien colonel devenu chercheur sur les questions de sécurité internationales à l’université Tsinghua de Pékin, considérée comme la plus prestigieuse du pays. La Chine ne veut se mesurer qu’aux Etats-Unis …