Les coupes drastiques décidées par l’administration Trump visant l’Usaid, mais aussi celles annoncées par les pays européens dans leurs programmes, mettent à mal près de quatre-vingts ans de politique mêlant solidarité et développement. Une aide jamais vraiment désintéressée.

Par Julien Bouissou (Le Monde, 2025)

Des centaines de milliers de décès supplémentaires d’enfants, des flambées de nouvelles épidémies, des ONG fermant par dizaines… La baisse de l’aide au développement aux Etats-Unis comme en Europe aura, partout dans le monde, des conséquences humaines dramatiques, alertent de concert l’Organisation mondiale de la santé (OMS), l’Unicef et d’autres organisations internationales. Symbole du grand repli sur soi à l’œuvre, le Royaume-Uni a annoncé, fin février, qu’il va diminuer son budget d’aide publique au développement de 0,5% du revenu national brut à 0,3% d’ici à 2027, son plus bas niveau depuis 1999, pour augmenter ses dépenses militaires.

Une décision qui a aussitôt entraîné la démission de la ministre du développement britannique. Ces coupes «vont priver de nourriture et de soins médicaux des personnes en situation de détresse tout en nuisant profondément à la réputation du Royaume-Uni», a expliqué Anneliese Dodds. Tout en regrettant que cette décision intervienne à un moment où «la Chine est en train de réécrire les règles de la gouvernance mondiale et où la crise du climat est la pire menace sur la sécurité».

Quelques semaines plus tard, les Etats-Unis ont mis à exécution leurs menaces en annonçant, le 10 mars, qu’ils allaient cesser de financer 83% des programmes de l’Usaid, plus gros bailleur humanitaire de la planète, avec un budget de 42,8 milliards de dollars (environ 40 milliards d’euros) en 2024. «L’Usaid est une organisation criminelle. Il est temps qu’elle meure», avait prévenu Elon Musk sur son compte X, le 2 février.

La situation s’est encore détériorée depuis avec, ailleurs dans le monde, d’importantes réductions budgétaires. En France, le budget de l’aide au développement connaîtra une baisse de 37% en 2025, soit 2,1 milliards d’euros de moins qu’en 2024. En Belgique, des coupes de 318 millions d’euros, représentant 32% du budget, sont également prévues, et les Pays-Bas ont annoncé, début février, qu’ils réduiraient de 2,4 milliards d’euros leurs dépenses annuelles à partir de 2027, pour redéployer leurs efforts vers la défense des «intérêts néerlandais dans les domaines du commerce et de l’économie, de la sécurité et de la stabilité, ainsi que de la migration».

«Véritable crise mondiale»

Le décrochage est d’autant plus brutal que les budgets n’avaient cessé d’augmenter ces dernières décennies, passant de 80 milliards de dollars en 2000 au montant record de 223,3 milliards de dollars en 2023, selon les derniers chiffres de l’OCDE.

Derrière ces chiffres, ce sont des millions de vies qui sont menacées. Dans la lutte contre l’épidémie de sida, l’assèchement des financements américains «pourrait annuler vingt années de progrès, entraînant plus de 10 millions de cas supplémentaires et 3 millions de décès liés au VIH, soit trois fois plus que [2024]», a prévenu, fin mars, Tedros Adhanom Ghebreyesus, le patron de l’OMS. «Ces nouvelles coupes budgétaires sont en train de provoquer une véritable crise mondiale qui mettra en danger la vie de millions d’enfants à travers le monde», a alerté l’Unicef, début mars, qui craint une baisse des vaccinations contre des maladies mortelles telles que la rougeole et la polio.

Nous sommes passés d’un monde où l’on pensait que le partage de la prospérité profiterait à tous, à un autre où l’on considère qu’il n’y a que des perdants et des gagnants.“Minouche Shafik, économiste britannique

Selon le décret présidentiel signé par Donald Trump le 20 janvier pour geler les crédits, «l’administration qui gère l’aide étrangère des Etats-Unis et tout son écosystème n’est pas alignée sur les intérêts américains et est dans de nombreux cas opposés aux valeurs américaines». Des ONG bénéficiaires de l’aide américaine ont reçu un questionnaire leur demandant de confirmer qu’elles ne soutenaient pas la «justice environnementale» ou l’«idéologie de genre» et si elles contribuaient d’une manière ou d’une autre à la lutte contre l’immigration illégale aux Etats-Unis et le trafic de drogue …