Le 23 avril 2018, jour de grève chez la SNCF, seuls 40 des 110 trains TER prévus ont pu circuler. Il se passe alors quelque chose en gare de Luxembourg dans et autour du train TER Luxembourg-Thionville-Metz de 17h16 qu’on peut appeler un « beau cas ». 

Depuis des semaines, la grève perlée des cheminots de la SNCF a des effets négatifs sur l’offre de trains dits TER qui transportent des milliers de frontaliers français entre leur domicile et leur lieu de travail au Luxembourg. Le trajet de ces usagers est marqué par toutes sortes d’incertitudes – disponibilité des trains et des places, ponctualité à l’aller et au retour, etc. – que ce mouvement social provoque intentionnellement pour s’en servir comme moyen de pression contre la direction de la SNCF. Ces incertitudes sont venues s’ajouter à celles, ordinaires, liées à la saturation structurelle des liaisons offertes par les compagnies de chemin de fer des deux côtés de la frontière.

Dans ce contexte encore plus tendu que normalement, il s’est passé le soir du 23 avril 2018, en début de soirée, alors que seulement 40 des 110 trains TER prévus avaient pu circuler, quelque chose en gare de Luxembourg dans et autour du train TER de 17h16 qui dessert Thionville, Metz, mais aussi les gares de proximité entre ces deux grandes localités, qui a eu des répercussions qui méritent considération et analyse. En fait, il s’agit d’un « beau cas », comme l’aurait dit Michel Foucault, quand il parlait de situations troubles, mais aussi surinvesties de discours.

Surenchère langagière

Les CFL parlent dans un communiqué publié le lendemain d’« incident » et en décrit l’issue ainsi : « La situation à bord a dégénéré et le conducteur a été pris à parti par certains voyageurs, requérant une intervention de la Police Lëtzebuerg. » Cette formulation suggère que le conducteur a été attaqué par un certain nombre d’usagers, verbalement ou physiquement, cela n’est pas précisé, et que face aux agissements de ces personnes devenues incontrôlables, la police a dû intervenir. La nature de cette intervention de la police n’étant pas précisée non plus, le champ est libre à ce que les imaginations et projections se déchaînent.

Le président de la Région française Grand Est, Jean Rottner (Les Républicains), reprend l’affaire et parle dans un communiqué publié le 25 avril, dans lequel il règle ses comptes avec la SNCF et les grévistes, d’une « agitation certaine des passagers en attente d’une ligne ferroviaire vers la France, à laquelle « les autorités luxembourgeoises » auraient répondu par « une intervention des forces de l’ordre », « et notamment d’une brigade canine pour maintenir le calme ».

Et il ajoute : « Le déploiement de forces policières face aux salariés pour pallier les défaillances techniques d’un train luxembourgeois et d’un mouvement social français a particulièrement choqué les usagers présents et ne manque pas de faire monter d’un cran la tension sur cette ligne frontalière entre Luxembourg et Metz, qui connait déjà de nombreuses difficultés liées à sa saturation. » Bref, sans aucune vérification, le responsable politique français suggère que la police aurait engagé des chiens contre les usagers et parle de salariés « choqués ».

Le nombre des passagers frontaliers augmente, le temps de leur trajet aussi. L’augmentation de l’offre ferroviaire ne peut suivre, faute de voies et de rames suffisantes.“

Dans les médias sociaux, une photo circule qui montre un maître-chien de la police luxembourgeoise avec son chien en laisse sur un côté du quai et devant lesquels défilent des frontaliers, comme s’ils étaient aiguillés par une haie de maître-chien vers une destination incertaine. Une photo lourdement suggestive dans un contexte de tensions qui peut laisser la plus morbide des impressions !

Les éléments les plus sensationnalistes du communiqué de Jean Rottner sont repris par le journal RTL du matin du 26 avril. Et c’est à partir de ce moment-là que les questions fusent : Les tensions entre CFL et usagers frontaliers sont-elles exacerbées à ce point-là que les cheminots luxembourgeois aient commencé à les craindre ? Y a-t-il eu engagement disproportionné de moyens de répression contre un mouvement d’humeur d’usagers énervés dans un contexte difficile ? Qu’est-ce qui s’est vraiment passé ? Etait-ce si grave ?