Depuis l’invasion russe de l’Ukraine en février 2022, des «invisibles», journalistes anonymes, avocats ou militants, collectent les informations sur le sort de milliers de prisonniers politiques condamnés à de lourdes peines pour avoir contesté le Kremlin. Enquête.
Par Isabelle Mandraud (Le Monde, 2026)
Les antiguerre ont disparu. Quatre ans après l’invasion à grande échelle de l’Ukraine déclenchée le 24 février 2022 par le Kremlin, les milliers de manifestants réunis ce soir-là place Pouchkine, à Moscou, et dans 53 autres villes russes, ne sont plus qu’un souvenir. Les rubans verts, symboles de l’opposition à la guerre, ont cessé d’être accrochés à des bancs ou à des lampadaires. Les graffitis ont été effacés. Des femmes ne se peignent plus les ongles aux couleurs de l’Ukraine en jaune et bleu. Les piquets solitaires – aucune manifestation n’est tolérée, officiellement toujours à cause du Covid-19 – ne se comptent même plus sur les doigts d’une main: à quoi bon risquer des années de prison en s’affichant seul avec une pancarte de protestation?
La machine judiciaire russe continue pourtant à broyer des vies. Le 12 février, en détention provisoire depuis six mois, Maxim Krouglov, 39 ans, a comparu menotté devant le tribunal du district de Zamoskvoretchie, à Moscou. Vice-président du parti démocrate Iabloko, l’un des plus anciens à s’être constitué, en 1993, après la chute de l’URSS, cet enseignant en sciences politiques comparées à l’université d’Etat des sciences humaines est accusé d’avoir «diffusé sciemment de fausses informations sur l’armée, motivées par la haine ou l’hostilité politique, idéologique, raciale, nationale ou religieuse», selon l’article 207.3 du code pénal russe, introduit une semaine après l’entrée des chars russes en Ukraine à l’hiver 2022.
Les faits qui lui sont reprochés remontent à la même année, lorsque, sur sa chaîne Telegram, Maxim Krouglov, qui fut un temps élu à l’assemblée municipale de Moscou, publia ce message: «Il y a un fait incontestable. L’armée russe était dans la ville de Boutcha [théâtre, en Ukraine, du massacre de civils en avril 2022]. Et puis l’armée russe a quitté la ville de Boutcha. Et la mort est restée dans la ville de Boutcha: pas la paix/l’ordre/la dénazification, mais la mort et la destruction. Nous avons besoin d’une enquête internationale sur les crimes de guerre.»
Il ne sera interpellé que trois ans plus tard, le 1er octobre 2025, et immédiatement placé sous mandat de dépôt. La justice russe aux ordres de Vladimir Poutine peut bien prendre son temps, elle n’oublie rien. Maxim Krouglov, dont le placement en détention provisoire (SIZO) a été prolongé encore de six mois, jusqu’en novembre 2026 – une décision motivée, selon la juge, par la «complexité particulière de cette affaire» –, encourt toujours jusqu’à dix ans d’emprisonnement.
«Terroristes» et «extrémistes»
Tant d’autres l’ont précédé, juste pour avoir exprimé une indignation, un avis pacifiste, un doute… Même le mot «guerre» devait être banni du vocabulaire, remplacé par «opération militaire spéciale» (SVO, selon le sigle russe). Des milliers de personnes se sont ainsi retrouvées condamnées pour un message, un dessin, un don. Ou pour des bouts de papier antiguerre collés à la place des étiquettes de prix dans un supermarché de Saint-Pétersbourg. Pour cette dernière action, l’artiste et musicienne Alexandra Skotchilenko, alors âgée de 33 ans, s’était vu infliger sept ans d’emprisonnement, en novembre 2023. Elle sera finalement libérée un an plus tard, dans le cadre d’un échange entre la Russie et l’Occident, et vit désormais en exil. Quelle différence y a-t-il entre des étiquettes russes et les cartes postales allemandes des Hampel?
En quatre ans, l’ONG Memorial, dissoute en Russie en décembre 2021, a identifié 1.400 prisonniers politiques, 2.176 à ce jour selon le décompte d’OVD-Info, une autre ONG spécialisée dans le suivi de la répression en Russie, elle aussi en exil. Mais nombre de détenus échappent à ce recensement. «Il y a beaucoup plus de cas que ce que l’on sait, admet Daniil Beilinson, cofondateur d’OVD-Info, installé en France depuis quatre ans. Rien que le registre des “terroristes” et des “extrémistes” comporte 20.000 noms et il ne cesse de croître …
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