Le Kannerduerf s’engage dans un examen de conscience à haut risque. Un appel à témoins lancé en 2025 a déjà révélé l’ampleur des abus présumés au sein de la fondation. Selon les recherches de Reporter.lu, des viols sur mineurs auraient été longtemps ignorés ou banalisés.

La «Fondation Lëtzebuerger Kannerduerf» ouvre ses archives aux experts d’une commission «indépendante» qu’elle met elle-même en place. Sa mission est d’«évaluer l’existence, la nature et l’ampleur d’éventuels abus, d’identifier les personnes concernées et d’analyser d’éventuels dysfonctionnements organisationnels», selon le communiqué de l’organisation.

Aussitôt annoncée, la démarche du Kannerduerf a été au cœur de critiques. Aux avant-poste de la lutte contre les violences sexuelles commises sur les enfants, l’association «Innocence en Danger» met en doute la «véritable indépendance» de la commission d’experts. «Comment cette commission peut-elle être qualifiée d’indépendante si elle est initiée par l’institution concernée par les faits allégués», écrit sa présidente Homayra Sellier dans un communiqué. L’asbl a tendu la main à la fondation et proposé une «collaboration constructive», mais sa démarche est restée sans suite.

Il y a en effet un paradoxe à vouloir faire toute la lumière sur les accusations de violences sexuelles commises dans son «village» à Mersch et dans ses différents foyers et, dans le même temps, rester à la manœuvre. Le conseil d’administration de la fondation n’a ainsi pas souhaité l’interférence de tiers dans la scénographie de cette commission dont ni la composition, ni le mandat ne sont encore clairs.

La seule certitude, à ce stade, est qu’un appel à témoignages doit être lancé pour identifier les victimes potentielles d’abus sexuels et vérifier la crédibilité de leur parole. Les quatre experts seront épaulés dans leur tâche par une commission d’enquête interne. Les deux structures rédigeront ensemble un rapport final destiné au conseil d’administration du Kannerduerf. Mais après? Nul ne sait si le rapport commun sera livré au public, alors que l’accueil et l’hébergement par l’institution d’enfants placés judiciairement relèvent d’une mission d’ordre public.

Un pouvoir d’enquête en question

Contacté par Reporter.lu, l’«Ombudsman fir Kanner a Jugendlecher» (Okaju) ne veut pas préjuger de la démarche de la fondation, mais rappelle que dans la pratique internationale, «un enjeu central pour de telles commissions est de disposer d’un mandat et de conditions de travail qui garantissent leur réelle indépendance». «Il serait utile de préciser davantage les garanties d’indépendance de la commission d’experts, notamment en ce qui concerne ses pouvoirs d’enquête et les modalités de publication de ses conclusions», souligne l’Ombudsman, Charel Schmit.

Charel Schmit explique également que, du point de vue des droits de l’enfant, les investigations devraient être «mandatées et financées par une instance publique», en l’occurrence le ministère de l’Education, de l’Enfance et de la Jeunesse, qui délivre les agréments, plutôt que par le prestataire de service lui-même. L’Etat luxembourgeois ne l’a jamais fait pour des institutions tombant sous sa tutelle directe.

Je ne comprends pas pourquoi ils ne m’ont jamais cru et n’ont rien fait pour me protéger. »

Témoignage d’une ex-pensionnaire du Kannerduerf

Un appel à témoignages lancé à l’automne 2025 par «Innocence en Danger», en marge des révélations de Reporter.lu, a pourtant montré que les violences sexuelles au sein des structures de la fondation sont loin d’avoir été marginales. Selon les recherches de Reporter.lu, des faits étaient même connus du personnel et de responsables éducatifs, sans avoir donné lieu systématiquement à des remontées d’informations ni à des dénonciations immédiates aux autorités judiciaires. La peur des représailles semble avoir été le moteur du silence de certains agents éducatifs et responsables.

Une chambre pour trois à Paris

«Innocence en Danger» a rassemblé les témoignages dans deux rapports, qui ont été ensuite envoyés au procureur d’Etat. A la suite de ces dénonciations, le parquet a ouvert une enquête. Selon les informations de Reporter.lu, une victime alléguée a été récemment entendue par la police judiciaire. La jeune femme accuse d’agression sexuelle l’ancien directeur du Kannerduerf, en fonction pendant trente ans, entre 1985 et 2014. Elle a porté plainte, mais son affaire fut classée pour cause de prescription.

D’autres témoignages, recueillis par Reporter.lu, notamment auprès d’un ancien éducateur du Kannerduerf à Mersch, mettent en cause les agissements de l’ex-dirigeant. Des jeunes filles placées dans les structures de la fondation, parmi lesquelles au moins une mineure, ont raconté avoir été invitées à des célébrations festives en compagnie du directeur, alors sexagénaire. A Paris, elles auraient ainsi partagé avec lui, à trois, la même chambre d’hôtel …