L’exemple des États-Unis illustre comment un discours politique fortement polarisé peut graduellement affaiblir les fondements de la démocratie. Le Luxembourg n’est pas à l’abri non plus. Mais il reste quand même des raisons de garder espoir. Analyse.

Si tu veux savoir où en est la démocratie, il ne suffit pas d’observer les parlements, il faut aussi regarder ce qui se passe à la table. Aux États-Unis, le fossé politique est tellement profond que le «New York Times» donne régulièrement à ses lecteurs des conseils pratiques pour survivre aux fêtes. Son «Guide to Surviving Thanksgiving» n’est pas un recueil de recettes de cuisine, mais un manuel pour survivre aux discussions politiques avec des proches. Les conseils ressemblent à une formation à la résolution de conflits dans les zones de crise: ne soyez pas moralisateur. Posez des questions ouvertes. Si nécessaire, battez en retraite avant que le dessert ne soit servi.

Le fait que l’un des journaux les plus réputés au monde doive expliquer comment parler à son oncle sans détruire la famille en dit long sur la culture actuelle du débat aux États-Unis. Les fronts politiques ne se dessinent plus seulement entre les opinions ou les partis, mais comme dans une guerre entre deux camps ennemis. Les discussions de fond semblent de plus en plus impossibles, notamment parce que les positions intermédiaires ne sont pas tolérées. Il n’y a plus que la droite ou la gauche, les républicains ou les démocrates, «MAGA» ou «woke». Et tout débat constructif se termine déjà par la question : «De quel côté es-tu ?»

«Soit avec nous, soit contre nous»

«Soit vous êtes avec nous, soit vous êtes avec les terroristes»: c’est par ces mots que George W. Bush décrivait autrefois la «guerre contre le terrorisme». Aujourd’hui, cette polarisation extrême marque le quotidien politique aux États-Unis, même en dehors des périodes de guerre. Les démocrates et les républicains ne se disputent presque plus sur le fond. Ils s’affrontent plutôt dans une lutte culturelle acharnée, où seul «nous» contre «eux» semble compter – et pas seulement pendant les fêtes, autour de la table.

Le schéma «soit avec nous, soit contre nous» n’a pas commencé avec l’ère Donald Trump. Le président actuel a toutefois poussé à l’extrême cette pensée manichéenne. Il insulte les journalistes critiques, intimide les juges et poursuit ses adversaires politiques en justice. Même au sein de son propre parti, Trump qualifie désormais les dissidents de «traîtres» et les exclut rapidement de son cercle de fidèles.

Mais le clivage politique ne se limite pas à la droite. Un sondage du magazine «Politico» montre que 59 % des Américains interrogés pensent que la division politique s’est aggravée au cours des cinq dernières années. Plus de 40 % disent que dans leur cercle d’amis proches, personne ne vote pour un autre parti qu’eux-mêmes. Ce pourcentage est encore plus élevé chez les jeunes électeurs démocrates.

«On est tellement prisonniers de nos identités politiques qu’il n’y a pratiquement aucun candidat, aucune information et aucune circonstance qui pourrait nous faire changer d’avis», écrit le journaliste Ezra Klein dans son livre «Why We’re Polarized». Les républicains et les démocrates n’ont jamais été des partis au sens strict, mais plutôt de grands rassemblements où toutes les convictions, toutes classes sociales confondues, se fondent aujourd’hui dans une «identité politique». «On justifie presque tout et n’importe quoi, tant que ça aide notre camp», dit le célèbre chroniqueur du «New York Times». Le résultat, c’est une politique sans normes ni responsabilité.

Identités et «polarisation affective»

Les sociologues expliquent ce phénomène par la «polarisation affective». La division serait donc émotionnelle et non plus politique ou idéologique. Le principe: ceux qui appartiennent à un parti ou à un mouvement se sentent bien et veulent renforcer ce sentiment. En même temps, l’aversion envers les autres partis grandit. Ce n’est pas forcément parce qu’on rejette leurs positions, mais parce que leur simple existence perturbe le sentiment de bien-être dans sa propre identité. Dans le système bipartite américain, renforcé par des médias partisans, cette dynamique a des conséquences particulièrement désastreuses.

Chez nous aussi, les nuances ont de plus en plus de mal à s’imposer dans le débat. Le cercle des personnes acceptables peut aussi exclure celles qui ne représentent pas la doctrine pure de leur camp.»

C’est aussi ce qui distingue jusqu’à présent les États-Unis des autres démocraties occidentales. La guerre politique semble désormais être la norme. Alors qu’après les attentats du 11 septembre 2001, George W. Bush ne voyait plus que des alliés et des terroristes dans le monde, la doctrine de Donald Trump en toute matière politique est la suivante: «Soit tu es avec moi sans condition ni réserve, soit tu es un traître.»

Toutefois, ceux qui estiment qu’un seul camp est responsable de cette situation ne saisissent pas vraiment l’ampleur du problème …