Des centaines de tankers, dont les propriétaires sont souvent dissimulés derrière des sociétés-écrans, permettent à la Russie d’écouler 60% de son pétrole. Moscou est accusé d’utiliser ces navires pour endommager des câbles sous-marins et lancer des drones.

Par Julien Bouissou (Le Monde, 2025)

Le commandant de la marine estonienne Ivo Värk mène une drôle de guerre, sans bataille ni ennemi. En cette matinée grise du 19 septembre, il promène sa haute silhouette le long d’un ancien entrepôt en brique rouge, vestige du commerce hanséatique, sur les quais de la base navale de Tallinn. Son visage est pâle et fatigué.

Les dizaines de pétroliers qui mouillent au large de la mer Baltique lui donnent du souci. Ce ne sont que de vieux rafiots à la coque rouillée, souvent chargés de gaz naturel ou de pétrole, qui partent ou reviennent de la Russie voisine, à seulement 200 kilomètres de là.

A première vue, rien de vraiment menaçant. «Mais on ne sait pas tout sur eux», avertit Ivo Värk. Si ces navires l’inquiètent autant, c’est parce qu’ils font bien plus que transporter du pétrole russe en contournant les sanctions occidentales. Moscou les utiliserait pour endommager des câbles sous-marins et lancer des drones. Ces navires dits «fantômes» dissimulent l’identité de leurs propriétaires derrière des sociétés-écrans et des pavillons de complaisance, et peuvent disparaître des écrans radars en éteignant leurs systèmes d’identification automatique (AIS). Sollicitée par «Le Monde», la marine estonienne a accepté qu’un de ses exercices de surveillance soit suivi de l’intérieur. Tout ne s’est pas déroulé comme prévu.

Si les sanctions fonctionnaient vraiment, il n’y aurait pas autant de bateaux (…), or le nombre ne cesse d’augmenter.“Ivo Värk, commandant de la marine estonienne

C’est une banale mission que prépare ce matin-là l’Ugandi, un chasseur de mines gris, hérissé d’antennes, de radars, et entouré de fusils-mitrailleurs. Certains marins portent les écussons ukrainien et estonien cousus côte à côte sur leur uniforme. Tous s’activent sur le pont, retirent la housse qui protège le canon avant. Le moteur fait vibrer la carcasse d’acier du navire, les amarres sont larguées. Le voici qui fonce vers les eaux internationales. Habitué à scruter le fond de la mer Baltique à la recherche de mines posées pendant la seconde guerre mondiale, l’Ugandi est désormais attentif à ces pétroliers figés dans la houle, qui se profilent à l’horizon.

«Nous sommes les yeux de la marine», annonce fièrement la commandante du navire, Greete Mänd. Sa mission consiste, ce matin-là, à vérifier l’identité d’un méthanier donnée par son AIS, qui renseigne son nom, sa position ou encore sa cargaison. Bien souvent, les navires fantômes éteignent ou piratent ce système pour masquer leur identité ou leur destination.

La flotte qui transporte clandestinement du pétrole ne cesse de grossir à mesure que les sanctions occidentales se durcissent contre la Russie, depuis son invasion de l’Ukraine. Le 19 septembre, Bruxelles a dévoilé un 19e paquet de sanctions et a inclus dans sa liste noire 118 navires supplémentaires, portant le total à 560 …