Un fonctionnaire luxembourgeois a été rattrapé par la justice pour ses activités clandestines de conseil au service de 35 communes. Le prévenu a manipulé des marchés publics dans le secteur de la restauration scolaire. L’affaire révèle un système de corruption inédit. 

Lorsqu’il dénonce à la justice l’activité frauduleuse d’un fonctionnaire communal, le ministre LSAP de l’Intérieur Dan Kersch est très embarrassé. L’agent incriminé est une de ses connaissances et appartient à la mouvance syndicale de gauche dans le sud avec laquelle le ministre est bien connecté. «J’ai été obligé de transmettre au parquet les soupçons d’irrégularité, même si je connaissais l’homme qui en était à l’origine», indique à Reporter.lu l’ancien Vice-Premier ministre. «Le fonctionnaire effectuait des consultations payées par les communes, sans aucune base légale ni autorisation», résume Dan Kersch. Il assure ne plus se souvenir des détails de l’affaire, ni comment elle est arrivée sur son bureau à l’été 2017.

Dan Biancalana, le député-maire socialiste de Dudelange, où officiait le fonctionnaire, a davantage le dossier en mémoire, parce qu’il a initié une procédure disciplinaire contre l’impétrant: «Nous avions eu écho de travaux de consultance pour de nombreuses communes qui ne rentraient pas dans ses attributions», confie-t-il à Reporter.lu. A l’instar d’autres responsables politiques, il n’a pas souhaité se prononcer sur le volet judiciaire de l’affaire dont il dit n’avoir eu connaissance qu’en avril dernier, lorsque le jugement lui a été transmis par le parquet.

En marge de son emploi d’agent communal, Henri R. s’est improvisé pendant près de vingt ans, entre 1999 et 2017, consultant au service des communes pour gérer la restauration collective des écoles primaires. Un marché en plein «boum» après la mise en place du «chèque service-accueil» en 2009. Ses interventions ont aussi concerné le nettoyage de bâtiments communaux et d’établissements publics. L’homme a tiré de son activité de confortables revenus et avantages en nature, au total plus de 700.000 euros.

35 communes impliquées

La justice a fini par le rattraper, après une enquête judiciaire de près de six ans qui a mis à jour un vaste système de corruption et de trafic d’influence ayant touché plus d’un tiers des communes luxembourgeoises. Ces localités ont toutes été visées par des perquisitions massives dans le cadre des investigations. Des ordinateurs des administrations communales ont été saisis. Des ordonnances de perquisition et de saisies ont également été délivrées dans des établissements publics, dont l’Abbaye de Neumunster.

Un mois avant la rentrée 2017/2018, le cabinet du ministre de l’Intérieur, responsable des communes, reçoit une lettre de «Sodexo». Le nom de Henri R. est mentionné ainsi que son activité de conseil. L’entreprise multinationale de restauration collective fait état de soumissions publiques qui lui ont échappé pour le nettoyage et la fourniture de repas dans les écoles de Remich, Weiler-la-Tour et Rambrouch. Les trois communes ont fait appel aux services du prévenu et l’ont payé.

Une rémunération officielle et transparente par les communes (…) était exclue. Henri R. amena les communes ‘clientes’ à accepter de le rémunérer de façon clandestine et indirecte.“Rapport du parquet

Trois mois après la dénonciation de Dan Kersch, la machine judiciaire se met en route et l’étau se referme sur l’agent, au cœur d’une des plus importantes affaires de corruption jamais exhumées au Grand-Duché pour sa durée et le nombre de communes impliquées, 35 au total. Une enquête est ouverte le 30 octobre 2017 pour, entre autres, corruption passive, trafic d’influence, concussion, infractions informatiques et faux.

Dans le même temps, le fonctionnaire est visé par une enquête disciplinaire. Mais il démissionne en septembre 2017 en cours de procédure, ce qui a pour effet que les poursuites s’arrêtent. Son employeur n’a pas fait appel. «Cette décision a suscité une très grosse frustration au niveau de la commune», fait savoir un proche du dossier, sous couvert d’anonymat. Après sa démission, Henri R. fit un bref passage entre 2017 et 2018 à la commune de Lenningen, dans le canton de Remich, où il avait été nommé inspecteur premier en rang.

Officiellement, Henri R. occupait un poste de chef du service des ressources humaines de Dudelange, jusqu’en 2017, année de la découverte de ses forfaits …