Le département des ressources humaines d’EY Luxembourg a été décapité d’une partie de ses troupes après des accusations de harcèlement sexuel. Le lanceur d’alerte a été congédié après la dénonciation des faits. L’affaire rend compte de la fragilité des whistleblowers.

Un jeune cadre chez Ernst&Young (EY) a expérimenté à ses dépens l’effet «boomerang» de sa dénonciation du comportement d’un des directeurs de la firme d’audit. Le procès devant la juridiction du travail qu’il a intenté – et gagné en première instance – pour licenciement abusif expose les coulisses d’une affaire de harcèlement sexuel maquillée en un licenciement pour «mésentente profonde et manifeste».

Chef de service («senior associate») d’un sous-département chez EY depuis quelques mois, sous contrat de travail avec la firme depuis 2019, le jeune homme est convoqué en mai 2023 à un entretien préalable avant de se faire signifier par lettre, le 1er juin suivant, son renvoi avec préavis de deux mois. Le licenciement est assorti d’une dispense de travail. L’employé, comme le droit du travail le prévoit, demande les causes de son éviction. Début juillet 2023, il reçoit une longue lettre d’explications détaillant, en anglais dans le texte, le pourquoi du comment du licenciement. La lettre, que Reporter.lu a consultée, relève de l’inventaire à la Prévert, relatant des évènements et lui imputant des faits sans liens avec ses responsabilités et missions de chef de service du recrutement.

Deux raisons principales à la base du licenciement sont invoquées. Il est d’abord reproché au salarié d’avoir alimenté et entretenu une «profonde et manifeste mésentente» dans le département des ressources humaines (RH). EY parle d’un «climat de travail toxique pour l’ensemble des membres de l’équipe, les plaçant au milieu d’une guerre en raison d’un conflit avec le directeur des ressources humaines». En deuxième lieu, le jeune cadre est accusé «d’échec dans (son) rôle de manager qui a eu des répercussions sur la santé et les conditions de travail des membres de (son) équipe de recrutement».

Départs en série

Les griefs de l’employeur ont leur origine dans une plainte que le jeune consultant ainsi que deux autres chefs de service du département RH ont communiquée en mai 2023 à leur supérieure. Les trois hommes, qui ont tous quitté EY dans l’intervalle (deux ont été licenciés, le troisième a démissionné), mettent en cause le directeur RH pour favoritisme ainsi qu’un comportement inapproprié envers les jeunes femmes de l’équipe des ressources humaines. Une première plainte pour harcèlement sexuel avait déjà été formulée en novembre 2022 envers le dirigeant, sans qu’il n’y ait de suite, faute de preuves suffisantes. La dénonciation concernait alors une seule jeune femme qui aurait reçu 90 messages ainsi que des photos suggestives, mais son témoignage n’était pas direct. Le dossier est alors traité au niveau du réseau local.

Il faut attendre une deuxième plainte en février 2023 et l’intervention des services d’éthique et des RH au niveau du réseau global pour que les soupçons soient étayés dans un rapport d’enquête daté de mars 2023.

(L’ex-directeur) a eu un comportement hautement inapproprié, déplacé et grossier envers les employés de l’entreprise qualifié de harcèlement sexuel et étant en totale contradiction avec les valeurs et les principes éthiques de la société. »EY, cité dans le jugement du 30 juin 2025

Une nouvelle plainte en mai 2023 se greffe sur les deux précédentes et fournit un prétexte à EY (bien que la firme le démente) pour évincer les auteurs de la dénonciation et au passage, le directeur des RH. Des démissions en série et des congés de maladie vont suivre cet épisode, selon les informations de Reporter.lu. Plusieurs jeunes femmes, témoins dans les investigations internes du «Big Four», vont quitter l’entreprise. Des noms avaient préalablement fuité dans une procédure censée être «confidentielle, objective et impartiale», selon les précisions d’EY Luxembourg …