Depuis la guerre en Ukraine, le prix du gaz européen oscille entre trois et cinq fois celui des Etats-Unis, étouffant le tissu industriel. Quant à la transition énergétique, censée réduire la dépendance, elle se traduit mal dans les prix, faute d’interconnecteurs entre les pays.

Par Eric Albert, Anne-Françoise Hivert et Sandrine Morel (Le Monde, 2024)

Presque trois ans après le début de la guerre en Ukraine, les répliques du choc gazier n’en finissent pas de se propager à travers l’Europe. Bien sûr, la grande crainte du black-out de 2022, quand le président russe, Vladimir Poutine, a unilatéralement mis fin à l’essentiel de l’approvisionnement en gaz, a disparu. Les stocks sont, aujourd’hui, bien remplis, et les risques de pénurie faibles. Mais la panique a été remplacée par un problème beaucoup plus profond: celui de l’érosion de long terme de la compétitivité européenne.

«Tant que les entreprises paieront plusieurs fois le prix de l’énergie des Etats-Unis ou de la Chine, il sera impossible d’être compétitif», avertissait Mario Draghi, l’ancien président de la Banque centrale européenne (BCE), lors d’une conférence, en octobre, à l’Agence internationale de l’énergie. Son rapport remis à la Commission européenne, en septembre, souligne que le prix du gaz en Europe est désormais trois à cinq fois plus élevé que celui des Etats-Unis, contre deux à trois fois avant la guerre en Ukraine. En cette mi-décembre, il tourne autour de 14 dollars par BTU (environ 13,3 euros par British thermal unit, une unité de volume), contre 3 dollars outre-Atlantique.

Le choc gazier – comme on parlait des chocs pétroliers dans les années 1970 – n’a pas été un phénomène passager, mais un changement de long terme. L’Europe consomme encore un peu de gaz russe, mais celui-ci ne représente plus que 12% de ses importations, contre 50% avant la guerre. Le Vieux Continent est donc dépendant du gaz naturel liquéfié importé essentiellement des Etats-Unis et du Qatar. «Malheureusement, il va falloir s’habituer à dépendre de la volatilité des prix du gaz», constate Szymon Kardas, du groupe de réflexion European Council on Foreign Relations (ECFR, Conseil européen pour les relations internationales).

Fermeture des usines

Une à une, les entreprises en tirent les conséquences. A l’automne 2022, Svein Tore Holsether, le patron de Yara, numéro un mondial des engrais azotés, estimait que son industrie en Europe était «comme le textile dans les années 1990». Comprendre: sur le point d’être décimé. Deux ans plus tard, le processus de délocalisation est engagé. Yara, dont le siège est en Norvège, utilise comme matière première le gaz naturel, qu’il transforme en ammoniaque, un liquide utilisé ensuite pour fabriquer les engrais. Dans la panique de l’hiver 2022, l’entreprise a été contrainte de fermer certaines unités de production qui étaient devenues déficitaires. L’une d’entre elles, en Italie, est restée éteinte plus d’un an.

Quelles que soient nos ressources en bas carbone, les consommateurs n’en voient pas les bénéfices.“Natalia Fabra, économiste et spécialiste de l’énergie

Après l’urgence, l’heure est à la restructuration. Yara vient d’annoncer la fermeture du site de production d’ammoniaque de Tertre, en Belgique. Son usine de Montoir-de-Bretagne, près de Saint-Nazaire (Loire-Atlantique), ferme également – même si celle-ci ne fabriquait pas directement de l’ammoniaque, mais l’importait. A la place, Yara délocalise sa production. «Nous sommes dans une situation privilégiée, parce qu’on peut produire de l’ammoniaque dans d’autres parties du monde», vante Svein Tore Holsether. Il étudie un très gros investissement aux Etats-Unis …