L’affaire de corruption présumée au sein de la Direction de l’immigration a fait grand bruit dans les milieux politiques. Les recherches de Reporter.lu révèlent l’ampleur de l’enquête, le rôle des accusés et l’implication des responsables politiques – actuels comme passés.
«Je me permets de vous contacter au sujet des malversations (pour ne pas dire ‚organisation criminelle‘, car c’est très bien organisé avec beaucoup de personnes impliquées) qui se font au Luxembourg»: le message anonyme est réceptionné un matin du 27 décembre 2022 dans la boîte mail de Jean-Paul Reiter, le chef de la Direction de l’immigration. L’accusateur laisse entendre que des personnes et agences proposent des autorisations de séjour à des ressortissants des Balkans contre des sommes allant de 4.000 à 10.000 euros avec la complicité d’employés d’Etat de l’administration qu’il dirige.
Le haut fonctionnaire attend le 16 janvier 2023 pour saisir le procureur d’Etat, comme le statut de la fonction publique l’y oblige. «Ce courrier électronique semble vouloir accuser des employés d’Etat auprès de la Direction de l’immigration d’accorder certaines faveurs contre paiement», écrit-il au Parquet. Jean-Paul Reiter est d’autant plus inquiet qu’il vient d’être informé par la Police judiciaire de soupçons pesant sur un agent de son service au sujet d’une affaire de mariages blancs entre des femmes hongroises et des ressortissants des Balkans pour venir travailler au Luxembourg.
Il faut attendre une seconde dénonciation le 3 juillet 2023 par le même Jean-Paul Reiter, à la suite d’un rapport de la Cellule de renseignement financier (CRF) du même jour, pour que l’enquête judiciaire démarre véritablement. La première perquisition à la Direction de l’immigration, qui relevait alors du ministre des Affaires étrangères Jean Asselborn (LSAP), a lieu le 13 juillet 2023.
D’autres descentes sont intervenues depuis lors, dont une en avril 2025 qui n’a pas pu échapper au ministre des Affaires intérieures Léon Gloden (CSV), qui a hérité de la Direction de l’immigration fin 2023. Quelques jours avant cette descente des enquêteurs, le ministre avait reçu une lettre anonyme précisant les accusations de corruption au ministère et fournissant les noms d’employés prétendument impliqués.
La dénonciation des collègues
L’instruction porte d’abord sur des faits de corruption, et de trafic d’influence, avant de s’étendre au fil de l’enquête à des infractions d’escroquerie à subvention, de blanchiment, de faux, d’abus de biens sociaux et de trafic illicite de migrants.
Deux ans et demi après le courriel du «corbeau», qui aurait d’ailleurs été identifié, les enquêteurs ont levé le voile sur un vaste réseau de trafic d’autorisations de séjour et de travail avec des complicités dans plusieurs ministères et administrations, de l’Intérieur à l’Education nationale en passant par l’Agence pour le développement de l’emploi (ADEM) et même la Caisse nationale de santé (CNS). Des agents de l’Etat n’hésitaient pas à communiquer à des personnes extérieures des informations couvertes par le secret.
Ce courrier électronique semble vouloir accuser des employés d’Etat auprès de la Direction de l’immigration d’accorder certaines faveurs contre paiement.“Jean-Paul Reiter, Directeur général de l’immigration
Des dizaines de chefs de services administratifs ont été entendus comme témoins ou suspects par les policiers, selon les informations de Reporter.lu. Les langues se sont déliées plus ou moins spontanément, des collègues ont dénoncé d’autres collègues de bureau. Les écoutes téléphoniques, les filatures et le décryptage des téléphones portables, l’épluchage des comptes bancaires et des dépenses personnelles des suspects ont confirmé des liens et des flux d’argent entre des agents publics et des tiers impliqués dans le trafic.
L’enquête a mis en évidence des défaillances majeures dans les procédures d’autorisation de séjour du ministère des Affaires intérieures. Le manque de contrôle et l’absence de «chinese wall» entre les différents services de la Direction de l’immigration devant traiter les demandes de titres de séjour ou de renouvellement, les autoriser ou les refuser et gérer les réponses aux bénéficiaires ont ainsi pu être exploités en interne par des employés malveillants. Selon les témoignages d’agents du ministère des Affaires intérieures, des gestionnaires auraient eu «carte blanche» pour se servir dans les boîtes contenant des lettres prêtes à l’envoi et les remettre personnellement aux demandeurs, sans passer par les circuits habituels – et ce avec des contreparties financières.
Dimensions et interventions politiques
Politiquement parlant, les dysfonctionnements, qui auraient ainsi favorisé la fraude, mettent Léon Gloden en zone de turbulence. Le ministre assure n’avoir été informé des soupçons au sein de son administration qu’en avril 2025, lorsqu’une perquisition est intervenue, et de la réception de la lettre anonyme. L’audit de ses services de l’immigration qu’il vient de lancer ne va sans doute pas suffire à éteindre l’incendie.
Entre-temps, au moins un parti de l’opposition est aussi concerné par cette affaire tentaculaire. Le prédécesseur de Léon Gloden, le socialiste Jean Asselborn, n’est pas à l’abri des critiques, puisque, selon les informations de Reporter.lu, son nom serait également mentionné dans le dossier répressif …
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