Plusieurs médecins urgentistes ont tiré la sonnette d’alarme. Si le Luxembourg semble à première vue disposer d’un système de santé plus robuste que certains autres pays, il est confronté à des défis spécifiques. Quelle est la capacité de prise en charge des hôpitaux luxembourgeois?

Ce vendredi, le nombre officiel de personnes infectées au Luxembourg atteint 484 personnes. Cinq personnes sont décédées des suites de l’infection par le coronavirus. Se pose la question: quel est le nombre de patients que peut absorber le système de santé sans s’effondrer?

«Nous nous trouvons dans une situation plus que critique», avait écrit lundi le coordinateur en chef des urgences des «Hôpitaux Robert Schuman», le Dr. Émile Bock. Pour lui, une contagion simultanée d’une grande partie de la population, avec comme conséquence un besoin accru de soins intensifs, serait un scénario catastrophe. Les hôpitaux seraient, selon ses dires, alors dans l’impossibilité d’assurer les soins adéquats pour tout le monde – avec à la clé un taux de léthalité plus élevé.

C’est pourquoi l’urgentiste expérimenté avait lancé un appel à tous les citoyens de rester à la maison pour éviter la propagation du coronavirus au Luxembourg. Ces mesures de prévention seront-elles suffisantes?

Éviter une aggravation

Les quatre principaux groupes hospitaliers du pays disposent d’un total de 169 lits en soins intensifs. 50 de ces lits se trouvent au „Centre Hospitalier de Luxembourg“ (CHL). Si ce nombre semble faible, il faut savoir que la grande majorité de cas Covid-19 ne nécessitent pas d’hopitalisation.

Ce vendredi, seuls 16 des 484 patients infectés au Luxembourg présentaient des symptomes qui nécessitaient une prise en charge en milieu hospitalier. Le nombre de personnes simultanément traitées en soins intensifs pour potentiellement y être branchés à des respirateurs était également faible: toute la semaine, il oscillait, d’après nos informations, entre un et quatre.

Comparé à l’étranger, le Luxembourg est bien positionné.“Marie-Lise Lair, consultante du secteur de santé

Selon le «European Centre for Disease Prevention and Control», l’analyse des infections montre à ce jour qu’environ 80% des infections ne provoquent pas plus qu’une légère pneumonie, 14% provoquent un rhume sévère et 6% des patients sont dans un état critique à la suite de l’infection. Si on applique ces calculs au taux d’infection actuel au Luxembourg, la situation reste gérable.

En revanche, si le taux d’infection augmente et que logiquement le taux des cas critiques augmente proportionnellement, le cas de figure sera autre. Ainsi, le Luxembourg se prépare à l’afflux de patients: de nombreuses tentatives sont en cours pour augmenter la capacité de lits en soins intensifs ainsi que le nombre des respirateurs disposant d’une ventilation mécanique.

Cette semaine, la ministre de la Santé, Paulette Lenert (LSAP) a trouvé des mots francs et a fait part de ses inquiétudes pour le système de santé. (Photo: Reporter.lu)

Le directeur général du CHL, le Dr. Romain Nati, disait mercredi (18 mars) qu’il était en pourparlers pour obtenir 30 respirateurs artificiels supplémentaires pour le CHL qui reste pour l’instant le principal hôpital à traiter les patients infectés. «Le ministère nous a assuré, que nous allions recevoir ces machines», a-t-il souligné à la radio 100,7.

Une marge de manœuvre

Interrogée sur le taux d’occupation des lits de soins intensifs à travers le pays, la ministre de la Santé, Paulette Lenert (LSAP), a précisé qu’il s’agissait d’une information qui «n’est pas destinée au grand public.» Or, c’est précisément ce chiffre qui permettrait d’indiquer le nombre de lits intensifs véritablement disponibles pour le traitement intensif des patients atteints de Covid-19.

Il est évident que de nombreuses autres maladies requièrent un placement de patients en soins intensifs et que tous les lits intensifs ne pourront pas être déployés pour la nouvelle maladie infectueuse. En début de semaine, le CHL avait déployé 24 de ses lits intensifs pour le Covid-19.

Marie-Lise Lair, consultante dans le secteur des prestations de santé au Luxembourg avance en temps normal un taux d’occupation de 75% pour les lits d’hôpitaux, tous départements confondus. L’experte a, à plusieurs reprises, été mandatée par le ministère de la Santé pour mener un audit exhaustif de ses services d’urgences. Elle assure qu’il existe une marge de manœuvre et un potentiel de réserve en cas de situation extrême, comme celle que nous vivons à l’heure actuelle. «Comparé à l’étranger, le Luxembourg est bien positionné», estime Marie-Lise Lair.

Nous faisons face à une crise sanitaire. Le but est de s’assurer que le système de santé arrive à surmonter cette crise.“Paulette Lenert (16.03.2020)

Où se trouve la réelle limite des capacités? «C’est très difficile à dire. Nous comptons les capacités en nombre de lits d’hôpitaux, en nombre de lits intensifs et nous sommes en train d’augmenter ces capacités», a indiqué le Dr. Romain Nati à 100,7.

Un autre facteur déterminant est le nombre de ventilateurs disponibles, conditionné par la durée de l’occupation des machines par une même personne. «Comme nous l’avons vu à l’étranger, les patients affectés par la maladie Covid-19 qui souffrent de troubles respiratoires aigus doivent être mis sous ventilation mécanique et ce pour une durée prolongée allant jusqu’à plusieurs semaines», dit Marie-Lise Lair.

Le Dr. Romain Nati précise, quant à lui, une durée moyenne de deux à trois semaines par personne. Pour l’heure, aucun chiffre n’a été communiqué pour renseigner sur les capacités nationales.

Faut-il craindre d’une pénurie de matériel?

Pour ce qui est du nombre d’hospitalisations, la ministre de la Santé s’attend à un pic des hospitalisations d’ici à deux semaines. Elle ne cache pas que les stocks de masques de protection indispensables en milieu hospitalier et des soins, tout comme le nombre de kits de test pour le virus sont limités. Le Luxembourg n’a pas de filière de production propre et est donc à 100% dépendant de l’étranger. «Nous avons fait de nombreuses commandes de matériel et une première livraison va bientôt arriver», a assuré la ministre tout en demandant aux personnes d’avoir patience.

«En ce qui concerne les masques de protection, nous avons ce dont nous avons besoin. Je ne vois pas de risque de pénurie à l’horizon», a assuré le Dr. Romain Nati. «Nous faisons bien sûr un usage rationnel de ces masques, car il s’agit pour nous d’outils importants». Ce vendredi, le Premier ministre, Xavier Bettel, s’est lui aussi dit confiant.

En attendant que ces stocks soient en place, la ministre de la Santé luxembourgeoise répète: «Nous devons gagner du temps.» Plus de temps équivaut à une meilleure préparation des hôpitaux, un espacement des cas critiques et l’arrivée de nouveau matériel.

Que faire si le personnel venait à manquer?

C’est finalement le risque d’une pénurie de ressources humaines qui provoque le plus de préoccupations. Le Luxembourg est particulièrement dépendant de l’étranger: 65% des infirmiers habitent hors des frontières, soit 30 % en France, 23% en Allemagne et 12% en Belgique. Cela explique les mots si catégoriques du Premier ministre Xavier Bettel (DP): «Si nous fermons les frontières, nous pouvons aussi fermer les hôpitaux.»

C’est la guerre. Mais c’est une guerre que nous allons gagner.“Dr Romain Nati, CHL

Il est vite apparu que ce n’était pas le Luxembourg qui réfléchissait à fermer ses frontières mais que ses voisins pourraient le faire. La crainte d’une telle mesure était de mise en début de semaine, alors que l’Allemagne avait annoncé dimanche 15 mars une fermeture des frontières – avec une clause d’exception pour les frontaliers qui peuvent continuer à passer la frontière pour venir travailler à condition qu’ils soient en possession d’un certificat. Une même exception valait ce vendredi 20.03 pour nos voisins français. Pour les voisins belges, le gouvernement luxembourgeois a également émis un certificat de passage. Outre le personnel soignant dans les hôpitaux, les maisons de soins et les services à domicile, 19% du personnel des soins intensifs viennent de France.

Que faire si les soignants frontaliers sont réquisitionnés ?

Si le risque de voir le personnel soignant étranger bloqué à la frontière semblait écarté ce vendredi, le risque d’une pénurie du personnel soignant reste pourtant bien réel. Face au nombre élevé de nouveaux patients infectés, la France a déjà commencé à réquisitionner du personnel médical dans certaines régions pour les forcer à retourner en France. «Si cette mesure touchait aussi les infirmiers, le Luxembourg serait dans une situation très délicate», explique Marie-Lise Lair.

L’experte espère qu’on pourra éviter une telle situation et que le Luxembourg pourra continuer à compter sur les frontaliers qui, depuis des années, investissent leur travail et leur énergie pour aider à soigner la population du Luxembourg.

(Photo: Mike Zenari)

«Cela nous fait bien sûr des soucis »,a avoué le Premier ministre, Xavier Bettel (DP), mercredi. Il a pourtant tenu à rassurer la population luxembourgeoise. «Les responsables français au plus haut niveau ont tout à fait conscience de ce que représenterait pour le Luxembourg un réquisitionnement (de nos frontaliers) pour la Lorraine». Pour Bettel, ce pas équivaudrait à «la décision, de laisser étouffer et mourir son voisin (…) et je ne pense pas que cela se fera.» Il dit avoir «obtenu des garanties» à cet égard, sans pour autant donner de précisions.

Les hôpitaux de la région Grand Est qui comprend la Lorraine font actuellement face à des défis majeurs et un fort afflux de patients infectés par le Covid-19.

En cas de réquisitionnement, il y aurait toutefois des pistes qui pourraient au moins être un début de solution. «On pourrait rappeler du personnel soignant et des médecins qui sont en retraite», dit Marie-Lise Lair. Notons aussi les points positifs: 66% des médecins spécialistes résident au Luxembourg et 56% du personnel soignant et des infirmiers urgentistes habitent également sur le territoire luxembourgeois.

Beaucoup de solidarité entre le personnel soignant

Autre facteur à considérer: le personnel des hôpitaux est quotidiennement exposé aux patients infectés et risque donc la contagion et des absences du travail pour cause de maladie.

Le directeur général du CHL, Dr. Romain Nati, a indiqué à nos confrères de 100,7 qu’il y a pour l’instant très peu d’absences de personnel. Face au besoin de s’occuper de leurs enfants scolarisés à domicile, très peu de personnes auraient pris le congé pour raisons familiales. «Le personnel soignant est très solidaire au Luxembourg», a-t-il indiqué.

Il a précisé que les hôpitaux étaient bien préparés et qu’ils avaient mis en place de nombreuses mesures pour protéger le personnel, ainsi qu’une rotation permettant d’avoir du personnel de réserve en cas de besoin. «Si les mesures de précaution sont respectées par la population pour éviter la propagation du virus et si on arrive à étendre le nombre d’infections sur la durée, alors je suis confiant», souligne le directeur général du CHL.

«Le but est de s’assurer que le système de santé arrive à surmonter cette crise», a aussi précisé la ministre de la Santé.

Il est difficile de prédire le degré de complexité qu’atteindra la situation au Luxembourg. En s’alignant aux appels d’urgence de plusieurs médecins urgentistes et d’autres directeurs d’hôpitaux au Luxembourg, le Dr. Romain Nati avait écrit lundi dernier sur les réseaux sociaux: «C’est la guerre.» Ce mercredi 18 mars il a précisé à la radio: «C’est une guerre que nous allons gagner.»

En se calquant sur la terminologie de guerre, Dr. Romain Nati a précisé: «Ce qui n’est pas clair, c’est l’ampleur des dégâts qui seront causés d’ici la victoire de la guerre. Nous allons tout mettre en œuvre pour minimiser ces dégâts.»


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