Le Green Deal européen prévoit de faire des îles européennes un fer de lance de la transition vers une énergie propre. L’idée est de tester à petite échelle, ce qui pourrait ensuite être transposable ailleurs. L’exemple de l’île de Krk montre ce qui est faisable. 

L’île de Krk, située dans la partie nord de l’Adriatique, est la plus grande île croate. Bordée par une mer cristalline, recouverte d’une végétation luxuriante et prisée pour ses villes pittoresques et son héritage historique, Krk est parmi les destinations les plus visitées du pays et attire plusieurs milliers de touristes chaque année. Mais l’île peuplée d’un peu plus de 19 000 habitants se veut aussi une figure de proue de la transition énergétique au sein de l’Union européenne. Déjà précurseur en Croatie en matière de gestion des déchets, Krk est désormais la première île croate à s’engager sur la voie de la neutralité carbone, avec l’objectif d’atteindre 100 % d’énergies renouvelables en 2030.

Krk se trouve aussi parmi les dix îles européennes les plus avancées dans la transition vers les énergies propres et fait partie de l’initiative européenne ‘Une énergie propre pour l’ensemble des îles européennes.’ Lancée en 2017 par le parlementaire européen croate Tonino Picula, l’initiative vise à accélérer la transition des îles vers les énergies renouvelables et à réduire les émissions de gaz à effet de serre tout en créant des emplois.

Une stratégie européenne

“Les solutions que l’on arrive à développer sur une île sont plus facilement reproduites ailleurs,” estime-t-elle. “Si [une technologie] fonctionne sur une île, elle peut fonctionner n’importe où. C’est un peu comme avec les gens: ceux qui survivent sur une île réussiront à survivre n’importe où,” plaisante Maja Jurišić, employée au Secrétariat insulaire, l’institution qui chapeaute l’ensemble des communautés insulaires participant à l’initiative.

Il y a cinq ans, Jurišić avait lancé le Mouvement des îles (Pokret otoka) en Croatie, un réseau collaboratif qui permet aux citoyens des îles croates de partager leurs expériences et d’échanger de bonnes pratiques entre eux. Elle s’est rendu compte que la plupart des îles du pays souffraient de problèmes identiques: une mauvaise connectivité, un système de santé sous-équipé et, souvent, un développement touristique démesuré ayant un impact dévastateur sur l’environnement et le littoral.

Krk est la première île croate à s’engager sur la voie de la neutralité carbone, avec l’objectif d’atteindre 100 % d’énergies renouvelables en 2030. (Photo: Shutterstock.com)

Si au niveau européen les îles ont leurs spécificités dû à leurs tailles, leur emplacement ou encore la taille de la population locale, elles ont en commun d’être particulièrement vulnérables au changement climatique. Elles sont également dépendantes à l’égard des combustibles fossiles et des importations d’énergie. Or, les îles pourraient aussi être des laboratoires de choix pour tester des technologies nouvelles et des solutions innovantes, considère Jurišić.

Ce potentiel est reconnu dans le nouveau Green deal européen, le document de base pour la transition énergétique de l’UE. Ce document souligne que La Commission européenne accordera une attention particulière au rôle des régions “ultrapériphériques”, en tenant compte de leur vulnérabilité au changement climatique et aux catastrophes naturelles mais aussi de leurs atouts uniques: la biodiversité et les sources d’énergie renouvelables.

“La Commission fera avancer les travaux sur l’initiative Énergie propre pour les îles de l’UE’ afin de développer un cadre à long terme pour accélérer la transition vers une énergie propre sur toutes les îles de l’UE,” relate le texte.

Une place particulière en Europe

Sur le terrain, l’initiative implique tous les acteurs de la société: le public, le privé, le secteur civique et les chercheurs académiques. “On se base sur une approche ascendante (…) Il est important que les organisations pertinentes qui nous soutiennent développent les projets en collaboration avec la communauté locale. »

Sur l’île de Krk, on compte bien sur cette symbiose d’acteurs différents pour créer un système énergétique autonome. “Pour le moment, sur l’île on a 48 installations photovoltaïques. Nous voulons créer un mélange d’installations de différentes tailles qui alimenteraient foyers individuels, hôtels, écoles et autres institutions publiques mais aussi des centrales photovoltaïques plus puissantes,” explique Vjeran Piršić, un militant écologiste. Piršić vient d’être embauché comme directeur de la société publique qui gérera la transition énergétique de l’île et regroupera toutes les communautés locales de Krk.

“Nous voulons faire une transition énergétique utilisant les énergies renouvelables au lieu des énergies fossiles; nous proposons la construction d’installations photovoltaïques de petite taille ou de taille moyenne, pour qu’un maximum de foyers y aient accès et nous voulons rester une compagnie dont les propriétaires sont les citoyens,” explique Piršić.

80% du gaz de la Croatie

Cependant, alors que l’île s’apprête à réduire ses émissions de carbone, un projet gazier est en cours de construction dans la partie nord de l’île, près de la ville d’Omišalj. Il s’agit d’un terminal pour le gaz naturel liquéfié (GNL) qui devrait fournir l’Europe du sud-est et centrale en gaz. Afin de minimiser les coûts d’expédition sur de longues distances, le gaz naturel est refroidi à -162 °C et transformé en liquide, ce qui le comprime jusqu’à 600 fois. Il est ensuite acheminé, normalement en bateaux-citernes, vers les terminaux d’importation GNL, comme celui de Krk, où il est régazéifié et distribué aux consommateurs par le gazoduc.

En ce moment, sur le site de construction près de Omisalj, la construction d’une jetée et la pose d’une installation dans le fond marin est en cours. D’ici fin 2020, un navire-citerne pétrolier de 280 mètres qui servira de terminal flottant devrait être amarré ici. Le futur terminal pourra régazéfier jusqu’à 2,6 milliards de mètres cubes (mmc) de gaz par an, soit près de 80 % de la consommation annuelle de gaz en Croatie. Il devrait être opérationnel à partir de janvier 2021.

Etant donné qu’il n’y a pas de gazoduc sur l’île même, les habitants de Krk n’auront pas accès au gaz importé. D’ailleurs les militants écologistes et les locaux se sont fortement mobilisés contre le terminal par le passé, craignant l’impact d’une telle infrastructure sur l’environnement et le tourisme. En vain.

Car le projet jouit du soutien du gouvernement croate et de l’Union européenne. Il est jugé vital pour l’indépendance énergétique de la région et du pays, vu que la Croatie, comme la majorité des pays européens, importe son gaz – deux tiers de la consommation annuelle du pays – de la Russie. Le terminal devrait davantage ouvrir le marché gazier croate et serait un contrepoids à l’influence russe.

Suite à une série de conflits gaziers russo-ukrainiens ayant résulté en pénurie d’exportations par le passé, l’Union européenne s’est tournée vers des sources de gaz alternatifs. Le GNL occupe désormais une place centrale dans la politique énergétique de l’UE. La transition européenne vers le gaz a été saluée par les États-Unis qui souhaitent devenir le plus grand exportateur de gaz naturel au monde (ils sont actuellement le troisième plus grand exportateur mondial de GNL, derrière l’Australie et le Qatar). Le 12 février 2020, le Parlement européen a apporté son soutien officiel à 32 projets gaziers majeurs, pour un montant total de 29 milliards d’euros.