Paradis de la finance opaque, la ville émiratie Dubaï a tout pour plaire aux cadres du trafic de drogue, qui s’y mettent au vert. Plus de la moitié des cinquante narcotrafiquants les plus recherchés de France résident dans les Émirats arabes unis.

Par Luc Leroux et Thomas Saintourens (Le Monde, 2024)

Christopher Vincent est un voyageur soucieux de son confort. Un sexagénaire toujours prêt à gratifier de commentaires élogieux les lieux ou les personnes fréquentés, en particulier à Dubaï, aux Emirats arabes unis, où plus d’une centaine de ses avis, émis sur Internet depuis 2019, ont été décomptés par le site d’investigation « Bellingcat». Un jour, il décerne trois étoiles à un restaurant de burgers situé dans une galerie marchande du centre-ville. Un autre, il salue le département du tourisme et des affaires de Dubaï, jugeant ses officiers de sécurité « très serviables ».

Vérifications faites, Christopher Vincent s’appelle, en réalité, Christopher Kinahan Sr, plus connu sous le sobriquet de «Christy» au sein de la pègre irlandaise. Ce n’est pas un touriste comme un autre: le gouvernement américain promet une récompense de 5 millions de dollars (4,66 millions d’euros) à toute personne susceptible de faciliter sa capture. Idem pour son fils Daniel, connu pour sa proximité avec le milieu de la boxe.

La traque des Kinahan père et fils ne se mène pas d’un pays à l’autre, mais à l’intérieur des 35  kilomètres carrés de Dubaï, micro-Etat d’où bien des figures du narcobanditisme international, dont plusieurs Français, narguent les polices. Depuis la fin des années 2000, cet Emirat aux 3,6 millions d’habitants, dont 93% d’étrangers, s’est imposé pour eux comme un refuge idéal. Selon une source au sein du ministère de l’intérieur, « plus de la moitié des cinquante trafiquants de stupéfiants les plus recherchés de France résident actuellement dans les Emirats». C’est à Dubaï qu’ils prennent la tangente quand les enquêteurs se font trop pressants. C’est encore à Dubaï qu’ils se mettent à l’abri en cas de vendetta sur le sol national. «Dub Dub», comme l’appellent les exilés francophones, est aussi un paradis de la finance opaque, où ils peuvent transférer les bénéfices du deal …