Des oligarques envisagent de cofinancer une ligne aérienne Luxembourg-Moscou, parmi eux le consul honoraire du Luxembourg en Russie, Vladimir Evtushenkov. Parcours d’un précurseur de l’émigration financière russe vers le Grand-Duché.

Mardi 17h16, derrière les clôtures du parc de la capitale, les lumières de la Villa Foch résistent à la pénombre automnale. La prestigieuse bâtisse du boulevard Joseph II s’arrache à la discrétion dans laquelle se complaisent d’habitude ses occupants, les banquiers d’East-West United Bank.

L’immeuble accueille la banque russe depuis le milieu des années 1970. D’abord public (et donc soviétique), l’établissement financier a été racheté par le groupe Sistema en 2007, un conglomérat détenu à 64% par une personne privée, Vladimir Evtushenkov.

Comme de nombreux pairs, l’homme d’affaires russe, 70 ans aujourd’hui, a investi ses capitaux en Europe. Mais à l’inverse de certains de ses camarades, Rybolovlev (Monaco) ou Abramovitch (Chelsea), qui ont investi dans le football et qui attirent de ce fait l’éclairage médiatique, M. Evtushenkov, apprécie la discrétion.

Un homme d’affaires en toute discrétion

C’est dans l’ombre qu’il a tissé ses liens avec le Grand-Duché. Une interview réalisée pour le très éphémère magazine russo-luxembourgeois « Alliance », disparu en 2013 après son premier exemplaire, en retrace la genèse. Ces relations remontent aux années 1990. L’intéressé avait quitté la tête du département Science et Technologie de la municipalité de Moscou en 1993 pour créer Sistema, un groupe d’investissement actif dans l’énergie, les télécommunications et l’immobilier.

Avoir un rendez vous avec le Premier ministre du Luxembourg prenait 15 minutes. »Vladimir Evtushenkov

«Le Luxembourg nous a attirés grâce à son cadre réglementaire attractif pour l’établissement de filiales», explique l’entrepreneur dans Alliance. Au fil des acquisitions, notamment le principal opérateur téléphonique de la Fédération Mobile TeleSystems (MTS), dans une Russie en voie de privatisation, l’ancien ingénieur et économiste bâtit son empire.

Parallèlement M. Evtushenkov met ses actifs en sécurité au Luxembourg, qu’ils soient privés ou qu’ils appartiennent à son groupe. ECU Gest Holding, Instacom International, Redline Capital… les sociétés liées à la galaxie Evtushenkov fleurissent. Les membres de sa famille, Natalia son épouse, mais aussi son fils Feliks et sa fille Tatiana, gèrent.

En 2005, M. Evtushenkov rencontre le ministre de l’Economie Jeannot Krecké par l’entremise de l’un de ses avocats responsables de la structuration de sa fortune, l’associé du cabinet Arendt & Medernach, Paul Mousel. Le responsable socialiste cherche alors des régions dans lesquelles le Luxembourg pourrait trouver des relais de croissance alors que le pays perd son secret bancaire. La visite d’Etat de Vladimir Poutine au Luxembourg en 2007 permet ensuite à l’entrepreneur russe de rencontrer le Premier ministre Jean-Claude Juncker et le ministre des Finances Luc Frieden.

La crise financière de 2008 sert les personnes fortunées originaires de Russie. En mal d’argent frais, l’Europe accueille dorénavant bien volontiers leurs capitaux alors qu’elle s’en méfiait auparavant, relève M. Evtushenkov dans un entretien accordé au New York Times en 2012. «Avoir un rendez vous avec le Premier ministre du Luxembourg prenait 15 minutes», confie—t-il au prestigieux quotidien américain.

L’attraction du capital russe augmente

En 2009, Vladimir Evtushenkov devient consul honoraire du Luxembourg pour «informer et conseiller les entreprises luxembourgeoises sur les opportunités d’affaires» (selon les termes du site du ministère des Affaires étrangères) dans les régions de Sverdlosk (province d’Ekaterinbourg, au coeur de la Russie, au dessus du Kazakhstan) et de Khabarovsk (à l’extrême Est du pays, face à l’île de Sakhaline au Nord de Vladivostok).

Les relations avec le Grand-Duché s’approfondissent. Les industriels luxembourgeois comme Paul Wurth, ArcelorMittal ou Astron, bénéficient dorénavant du soutien affiché de l’exécutif pour pénétrer le très protégé marché russe. Cela se matérialise par un réseau d’affaires sur place, via une ambassade et quatre consuls honoraires, et par des missions économiques ponctuelles en présence du Grand-Duc héritier Guillaume.

Oligarque, consul honoraire et personne clé des rapprochements financières entre la Fédération de Russie et le Grand-duché de Luxembourg: Vladimir Evtushenkov (à gauche) lors d’une mission économique en Russie en 2010 avec (g. à dr.) l’ancien Ambassadeur en Russie Gaston Stronck, l’ancien Ministre de l’Economie Jeannot Krecké, le Grand-Duc héritier Guillaume et l’ancien président de la FEDIL Robert Dennewald. (Photo: SIP/Charles Caratini)

L’un des objectifs de ces missions est «d’attirer des investisseurs au Luxembourg», écrit le Lëtzebuerger Land, dépêché sur la place rouge pour l’un de ces raouts promotionnels en avril 2010. Selon les calculs de Jean-Claude Knebeler, alors chargé de direction au ministère de l’Economie et aujourd’hui ambassadeur à Moscou, cités par l’hebdomadaire, la sommes des fortunes personnelles de tous les invités à la réception organisée dans un hôtel de luxe moscovite par l’ambassade équivaut «au PIB du Luxembourg tout entier». La journaliste Josée Hansen décrit alors les marques de fabrique du Grand-Duché, «la politique des chemins courts, le chouchoutage personnalisé et une stratégie de visa très flexible et très rapide».

Le Luxembourg se positionne en ami face à la versatilité de son allié russe vis-à-vis de ses hommes d’affaires. «Le succès tient à ses liens avec le pouvoir», raconte M. Evtushenkov au Times. «Dans les années 90 et début 2000, un docteur en sciences pouvait vendre des gadgets chinois sur le marché et un haut gradé de l’armée devenir portier», poursuit-il.

De plus en plus de ressortissants russes

Il en fait l’amère expérience en 2014 alors qu’il a atteint le sommet de sa richesse. Le magazine Forbes le classe quinzième fortune de Russie et 141ème mondiale avec 9 milliards de dollars d’avoirs, notamment des actions de son conglomérat AFK Sistema, côté en bourse. Mais le titre s’effondre quand M. Evtushenkov se voit reprendre la même année sa machine à cash, la société d’hydrocarbure Bashneft. En cause, une embrouille avec un autre oligarque alors plus proche du Kremlin. M. Evtushenkov est assigné à résidence pendant quelques mois avant d’être blanchi. L’aventure lui coûte sept milliards de dollars et le conforte dans l’idée de protéger une partie de ses avoirs à l’étranger.

Ses enfants Tatiana (née en 1976) et Feliks (1978) gèrent depuis Londres et Moscou les holdings luxembourgeoises administrées parfois par des notables locaux comme Robert Dennewald (Chaux de Contern) entre 2014 et 2016. Son épouse Natalia s’installe au Grand-Duché, dans une maisonnette nichée entre les deux villas de la banque East-West (Foch et Monterey), dans le parc de la ville (un patrimoine immobilier d’une valeur de 20,5 millions d’euros selon les comptes d’EWUB).

Ils bloquent leur argent. Cela devient de plus en plus dangereux pour les Russes de Grande-Bretagne. »Vsepolod Yampolski, président de « Russie-Luxembourg »

«Madame Evtushenkova» devient résidente et suit aujourd’hui des cours de langue pour acquérir la nationalité. Elle n’est pas la seule à prendre racine. Dans une interview au «Luxemburger Wort» en janvier 2015, le gérant de l’agence immobilière de Sotheby’s, Philippe Vermastdécrivait l’arrivée des Russes «de plus en plus nombreux». Dans une logique générale visant «à se rapprocher de sa fortune», l’entrepreneur luxembourgeois avançait deux raisons à cette immigration: «Il n’existe pas de droits de succession en ligne directe et le secret bancaire demeure pour les résidents».

Le nombre de ressortissants russes a quasiment doublé depuis 2011 selon le Statec. Ils étaient alors 930 contre 1.631 en 2018. Le président de l’association Russie-Luxembourg Vsepolod Yampolski estime même la présence des Russes à 3.000 unités, des russophones (principalement originaires de la Communauté des Etats indépendants) à 6.000.

L’effet amplificateur d’une «guerre douce»

Selon nos différents interlocuteurs, cette communauté est hétérogène en niveaux de richesse. Pour l’ambassadeur Jean-Claude Knebeler, il s’agit pour beaucoup de «jeunes professionnels, parfois avec leurs familles, employés auprès d’entreprises luxembourgeoises de la finance, de la consultante ou de l’industrie». «Il y a beaucoup de titulaires de blue cards hautement qualifiés», explique-t-il.

Selon les informations de REPORTER Vladimir Evtushenkov opère en coulisse pour réaliser une connexion aérienne directe entre Moscou et le Luxembourg. (Photo: Shutterstock.com)

Pour M. Yampolski qui organise notamment les grands événements de la communauté comme le bal russe annuel, une vingtaine de grandes fortunes seraient domiciliées au Luxembourg. Leur nombre pourrait s’accroître à l’en croire. Le Brexit et la «guerre douce» (soft war) entre la Fédération et le Royaume-Uni poussent les fortunes londoniennes originaires de Russie à envisager un deuxième exil. Le Luxembourg fait partie des terres d’accueil envisagées. «Ils bloquent leur argent. Cela devient de plus en plus dangereux pour les Russes de Grande-Bretagne», témoigne M. Yampolski, qui a fait sa richesse dans l’immobilier.

Chypre ou Malte présentent des intérêts au niveau financier, «mais ce sont des îles au milieu de la mer», constate Vsepolod Yampolski pour qui le positionnement du Luxembourg au coeur de l’Europe représente un vrai plus… sans parler de sa stabilité matérialisée par le sacro-saint AAA accordé par les agences de notations. La nervosité des banquiers face à la difficile identification de la provenance des fonds ne plaide elle pas en la faveur du Grand-Duché pour ces fortunes.

Une nouvelle connéxion aérienne Luxembourg-Moscou

Les échanges entre Russie et Luxembourg se densifient. Si bien qu’une éventuelle connexion aérienne entre les deux capitales ressurgit dans le débat public. Elle avait été mentionnée par Jean-Claude Juncker en 2012 quand le Luxembourg était devenu la deuxième destination préférée des flux financiers russes. Le ministre socialiste de l’Economie Etienne Schneider a ressorti l’idée du placard en février.

Vladimir Evtushenkov opère en coulisse. Selon les informations de REPORTER, le milliardaire a contacté le directeur général d’Aeroflot Vitaly Saveliev, ancien président adjoint de Sistema qu’il a quittée en plus ou moins bons termes en 2009. L’ «oligarque» propose de prendre en charge les éventuelles pertes d’une ligne régulière le cas échéant ouverte par la compagnie nationale russe. Les patrons des groupes financiers Alfa, Mikhail Friedman, et Gazprombank, Andrey Akimov, présents au Luxembourg, s’associeraient dans la démarche.

M. Evtushenkov se déplace avec son propre Boeing. Une telle connexion aérienne ne l’intéresse qu’indirectement. Elle bénéficierait surtout aux ressortissants russes du Grand-Duché et aux employés d’entreprises luxembourgeoises qui opèrent en Russie (Accumalux, ArcelorMittal, Astron, CTI, Guardian ou Paul Wurth). Ceux là perdent aujourd’hui du temps avec des escales dans les aéroports d’Amsterdam, Francfort, Vienne où Zurich d’où décollent les avions pour Moscou.

Luxair observe. La capitale de la Fédération de Russie figure parmi les destinations «régulièrement» considérées, nous informe son directeur en charge de la communication Marc Gerges. Mais la compagnie nationale ne croit pour l’heure pas en sa rentabilité. Un accord commercial serait envisagé si un groupe aérien étranger franchissait le pas. La balle envoyée par Vladimir Evtushenkov, est dans le camp d’Aeroflot. Voilà pour l’heure où s’arrête la Russian Connection.