Le Barreau a interdit temporairement un de ses membres d’exercer sans attendre l’issue de la procédure disciplinaire. L’avocat se fait reprocher des activités d’intermédiaire financier contre d’opulentes commissions, au mépris de ses obligations anti-blanchiment.

«Maître Lahorgue est empêché pour une durée indéterminée», répond la secrétaire de l’étude aux interlocuteurs qui souhaitent contacter l’avocat. Selon les informations de Reporter.lu, ses dossiers ont été repris par un administrateur provisoire nommé par le bâtonnier du Conseil de l’ordre, Pit Reckinger. Le 2 février, ce dernier a adressé à la procureure générale d’Etat, Martine Solovieff, un courrier notifiant «l’interdiction temporaire d’exercice» à l’encontre de son confrère. Cette démarche exceptionnelle s’appuie à la fois sur la loi modifiée de 1994 sur la profession d’avocat et sur la législation sur la lutte contre le blanchiment et le financement du terrorisme (loi AML) à laquelle les avocats sont soumis.

La mesure d’interdiction va s’appliquer jusqu’à ce que les poursuites disciplinaires visant Jean-Philippe Lahorgue arrivent à leur terme, ce qui peut prendre des mois, voire des années. Compte tenu de la gravité des reproches visant l’avocat, le Conseil de l’ordre ne pouvait pas attendre «pour éviter (qu’il) puisse causer d’autres dommages aux justiciables et potentiellement d’autres infractions pénales».

Le bâtonnier a joint à sa lettre la copie de l’acte d’interdiction d’exercer pris le 31 janvier qui détaille les griefs à l’encontre de l’avocat. Ce dernier avait franchi toutes les lignes jaunes en réalisant des activités d’intermédiation financière contre des commissions sans se poser de question sur la provenance des fonds, en violation de ses obligations professionnelles. Il lui est aussi reproché d’avoir fait transiter l’argent par des comptes à l’étranger et non pas via son compte de tiers au Luxembourg. L’annuaire du Barreau signale l’interdiction provisoire d’exercer.

Comptes-tiers en Suisse et en Allemagne

Jean-Philippe Lahorgue, assermenté en 2012, n’est pas le premier membre du Barreau de Luxembourg à se faire appréhender pour des contrats de «paymaster», par l’intermédiaire desquels des sommes colossales sont passées sans lien avec des prestations d’avocat. En 2018, un autre confrère a été radié pour cinq ans de la profession pour détournement de l’activité d’avocat. L’homme qui travaillait à domicile dans sa cuisine et son salon fut épinglé pour avoir tenté de faire six transferts portant sur 1,84 milliard d’euros en lien avec des projets pétroliers et énergétiques. Ses interventions étaient rémunérées sur base de commissions de 1,45% des montants en jeu.

La mission de Maître Lahorgue était d’aller récupérer en coupure de 50 euros et/ou 100 euros le montant qui a été viré sur son compte pour les remettre au bénéficiaire. »Conseil de l’ordre du Barreau

«Le maniement de fonds d’autrui, par l’intermédiaire d’un compte-tiers, ne peut être que le corollaire et la conséquence nécessaire d’une activité de l’avocat», avait fait valoir à l’époque le Conseil disciplinaire et administratif du Barreau. Le règlement d’ordre intérieur impose à la profession, qui manipule l’argent des autres, de vérifier que le mandat doit entrer dans le cadre des activités de l’avocat.

«L’opération qui se limite à accepter sur son compte des fonds avec la seule mission de les continuer à un tiers n’est pas une activité qui relève de la profession d’avocat, est même susceptible de constituer une activité commerciale interdite par la loi sur la profession d’avocat», note pour sa part le Conseil de l’ordre dans le dossier Lahorgue. Les avocats ne sont pas des gérants de fortunes et encore moins des porteurs de valise de billets de banque, fait valoir en substance le barreau.

Enquête de la «BaFin»

Les ennuis de Maître Lahorgue ont commencé au printemps 2023 avec la plainte au Conseil de l’ordre des avocats du Barreau de Luxembourg du représentant d’un client, résident en Arabie saoudite. L’objet du litige est un contrat intitulé «Paymaster Agreement» de 325.000 euros conclu en août 2022 entre le résident saoudien et un entrepreneur résident à Londres …