Avec l’arrivée de Nancy Braun comme directrice générale et de Christian Mosar comme directeur artistique, une page s’est tournée pour la Capitale européenne de la Culture Esch 2022. Elle n’est pas totalement blanche mais c’est bien une complète remise à plat qui s’annonce, avec un budget amputé de 20%.

«La situation est très préoccupante. Il arrive souvent que l’un ou l’autre projet soit en retard dans la préparation d’une Capitale européenne de la Culture. Mais que rien n’avance à aucun niveau pendant une année, c’est exceptionnel! Notre message est que toutes les énergies doivent désormais être mises en œuvre pour que Esch 2022 sorte de la crise». La présidente du jury européen de Esch 2022, l’Autrichienne Sylvia Amann, ne mâche pas ses mots au sortir de la réunion de monitoring du projet qui a eu lieu le 20 novembre avec la nouvelle directrice générale, Nancy Braun et le nouveau directeur artistique, Christian Mosar. Est-il déjà trop tard ? «On ne peut jamais dire qu’il est trop tard», concède-t-elle.

Le jury sait qu’il lui faut faire preuve d’une certaine dose de compréhension. Jamais par le passé le label de Capitale européenne de la Culture n’a été enlevé à une ville qui l’a obtenu. Le seul moyen de rétorsion est de ne pas attribuer le subside de 1,5 millions d’euros du fonds Melina Mercuri si le projet du Bid Book validé en novembre 2017 n’est pas appliqué. La somme n’est pas énorme. Toutefois, dans le cadre d’un budget globalement revu à la baisse puisqu’il passe de 70 millions à 56,6 millions d’euros, ce n’est pas totalement négligeable.

La confiance s’affiche

Le président de l’asbl Esch 2022 et bourgmestre de Esch-sur-Alzette, Georges Mischo (CSV), affiche pour sa part sa sérénité: «Nous sommes tous motivés au sein du syndicat Pro-Sud et j’ai confiance dans la nouvelle équipe de direction. Je suis persuadé que ce projet sera un succès». Il dit être en contact quotidien avec la directrice générale pour faire avancer le dossier. Or celle-ci garde encore plusieurs casquettes à côté de son mandat pour Esch 2022. Elle devrait rester présidente du Conseil d’administration des Rotondes jusqu’à la prochaine assemblée générale de l’institution culturelle en mars 2019. Elle vient en outre d’accepter d’assumer collégialement l’intérim de la direction de la radio 100,7 à partir du 15 décembre et jusqu’à ce qu’un nouveau directeur y soit nommé. Est-ce bien raisonnable? «Elle m’a assuré qu’elle s’engage à 100% pour Esch 2022 et je n’en doute pas», répond Georges Mischo.

 J’ai travaillé pour le DP comme j’aurais pu le faire pour le LSAP ou Déi Gréng. »Nancy Braun

Avec Nancy Braun, le Conseil d’administration de l’asbl a choisi une femme d’expérience suffisamment pragmatique pour accepter les décisions de son Conseil d’administration. Georges Mischo le dit clairement : «l’organe de décision, c’est le Conseil d’administration, pas la directrice générale». Il précise toutefois: «je ne me mêle pas des choix artistiques».

La nouvelle responsable a été directrice générale adjointe de la précédente capitale européenne de la Culture à Luxembourg en 2007. «Je connais l’envergure d’une manifestation comme celle-ci», souligne-t-elle lorsque nous la rencontrons au Centre 1535°  de Differdange. Elle se définit comme «une femme de projets», raison qui l’a poussée à poser sa candidature pour le poste. Elle est aussi une femme de réseau qui a su soigner son carnet d’adresses en tant que directrice administratrice et financière du Barreau de Luxembourg puis coordinatrice générale du parti DP avant de devenir responsable administrative du Casino Luxembourg Forum d’art contemporain.

Avant même sa nomination officielle, son nom avait circulé dans la presse, assorti de commentaires selon lesquels sa proximité avec le Premier ministre Xavier Bettel lui valait son ticket pour Esch 2022. «Je ne suis pas militante dans l’âme. J’ai travaillé pour le DP comme j’aurais pu le faire pour le LSAP ou Déi Gréng», affirme-t-elle en disant qu’elle avait pris sa carte du parti «uniquement pour voir concrètement comment cela fonctionnait. Je l’ai rendue en partant». Son expérience, quand bien même serait-elle teintée de bleu, a manifestement réussi à convaincre le bourgmestre CSV de Esch et l’ensemble du Conseil d’administration de l’asbl.

Une fois en place, la directrice générale a participé au recrutement de son directeur artistique. La candidature du critique d’art Christian Mosar l’a convaincue parmi 85 candidats («parfois un peu farfelus», reconnaît-elle). Il a pour lui ses 30 ans d’expérience culturelle au Luxembourg, son ancrage dans le territoire national, son expérience de manifestations internationales comme la biennale de Venise en 2009 ou le programme culturel du pavillon luxembourgeois à l’exposition universelle de Shanghai en 2010. Il n’a pas mené de projet de l’ampleur d’une capitale européenne et a toujours travaillé en indépendant mais Nancy Braun entend bien collaborer avec lui «dans un climat de confiance».

Le nouveau directeur artistique Christian Mosar ne souhaite pas «repartir de zéro». (Photo: Matic Zorman)

Reste désormais à finaliser au plus vite le recrutement d’un directeur administratif et financier ainsi que d’un assistant de direction. Cela devrait intervenir d’ici la fin de l’année. Au mois de mai 2019, l’équipe devrait comprendre une dizaine de personnes. Il devient urgent dans ses conditions de lui trouver un bureau. Pour l’heure, l’asbl est toujours sans domicile fixe. Comme leurs prédécesseurs, Nancy Braun et Christian Mosar travaillent à leur domicile. Le Pavillon de la place du Brill à Esch, tout juste rénové, ne leur semble pas une option intéressante. «Ce sera un beau point d’informations sur les projets de la capitale européenne en 2022 mais ce n’est pas du tout adapté à nos besoins administratifs», observe la directrice générale. L’endroit est petit et exposé à tous les regards.

Le retour du chacun pour soi

Le propos de la présidente du jury, Sylvia Amann, selon qui rien n’a bougé en un an, est une question de point de vue. Si l’on se place du côté de l’avancement des projets et des infrastructures, c’est un fait. En revanche, un élément majeur a évolué au cours des derniers mois. Il s’agit du plan de financement. Le nerf de la guerre dans la stratégie à mettre en place.

Le projet Esch 2022 repart sur des bases très différentes de ce qui était prévu au départ – et qui, il est vrai, a conduit à une impasse concrétisée par le bras de fer entre l’ancienne direction générale et son Conseil d’administration. Le précédent plan de financement prévoyait un budget de 70 millions d’euros. L’État y contribuait à hauteur de 40 millions, la ville d’Esch apportait 10,1 millions, les 10 autres communes du Sud du pays et les huit villes frontalières françaises 12,9 millions, le fonds Mercuri 1,5 million et le sponsoring 6 millions. Il s’agissait d’un pot commun dont l’utilisation relevait des choix de la direction de Esch 2022, sous le contrôle de son Conseil d’administration.

Désormais, le budget de l’asbl n’atteint plus que 56,6 millions d’euros. Les rentrées de sponsoring sont revues à la baisse à 5 millions d’euros. Le grand changement concerne les communes du Sud et de la région frontalière qui ne versent rien au pot commun. Une réponse à leur crainte de devoir financer des projets auxquels elles n’auraient aucun intérêt direct.  «Chaque commune doit mettre en place ses projets et les financer à hauteur de maximum 50% », explique Nancy Braun. Les manifestations pourront être initiées par la commune elle-même ou par un porteur de projet en lien avec la commune. Un cofinancement par l’asbl pourra être accordé si le projet est bien estampillé du label Esch 2022.

Ce changement soulève plusieurs questions. En premier lieu: les communes vont-elles se mobiliser? Rien n’est moins sûr. En 2007, le directeur général Robert Garcia comptait sur l’engagement des institutions ou associations culturelles comme porteuses de projets artistiques. Finalement, cela n’a pas suffi. Il a dû lancer lui-même des initiatives phares comme «All We Need» sur les questions environnementales dans les Soufflantes de Esch, «Babel» sur l’immigration à Dudelange ou encore la programmation pour jeunes publics aux Rotondes de Luxembourg.

Ce concept de Remix reste flou. Il faudra définir en détail ce que l’on entend par là. »Nancy Braun

L’une des premières missions de Nancy Braun va être de «rencontrer les différents bourgmestres pour discuter avec eux du projet et voir ce qu’ils en attendent». Pour elle, l’enjeu de leur participation n’est pas uniquement 2022. «Cela doit s’inscrire dans le plan de développement culturel de la région du Sud du pays sur lequel nous allons travailler et qui démarrera après la Capitale européenne de la Culture». Esch 2022 sera un succès «si elle a contribué à rééquilibrer la place du Sud sur le territoire national», souligne la directrice générale.

Un message qui est sur la même longueur d’onde que celui du bourgmestre de Esch, Georges Mischo, lequel dit travailler à la mise en place du futur «Kulturentwicklungsplan» régional dont la déclaration d’intention a été votée en juillet 2017.

halle des Soufflantes à Esch-Belval
La nouvelle équipe souhaite que la halle des Soufflantes de Esch-Belval devienne l’épicentre de la Capitale européenne de la Culture, (photo: Matic Zorman)

Second point critique: cette capitale européenne de la Culture ne risque-t-elle pas de se transformer pour les communes en machine à distribuer des subsides au profit de leurs électeurs, comme le suspecte l’ancien directeur général Andreas Wagner (à lire dans l’entretien qu’il nous a accordé)? Nancy Braun affirme qu’elle sera vigilante sur ce point: «Pour obtenir le label Esch 2022, les projets devront répondre à une grille de critères, c’est-à-dire entrer dans la problématique générale Remix du Bid Book». Elle reconnaît toutefois que «ce concept de Remix reste flou. Il faudra définir en détail ce que l’on entend par là». Un préalable avant de lancer un appel à projets dont la date n’est pas encore fixée.

Quid de l’ambition européenne?

Ce retour en force du poids financier – et donc politique – du local peut amener à s’interroger si tout cela sonne le glas de l’ambition «européenne» de Esch 2022, dans un contexte de repli identitaire. Il s’agissait d’un point critique dans le rapport du panel d’experts de novembre 2017. Le label de Capitale européenne de la Culture était accordé mais il était bien noté que «la dimension européenne du programme doit être considérablement élargie».

Le nouveau directeur artistique Christian Mosar est conscient de cet enjeu. «Cela nous a été rappelé lors de la rencontre du 20 novembre», dit-il. Problème: lui-même ne dispose pas d’un grand réseau européen de contacts. Un handicap qu’il pourrait surmonter en se tournant vers l’autre capitale européenne de la Culture en 2022, Kaunas en Lituanie: «nous avons très rapidement pris contact avec le directeur général et le directeur artistique; les échanges ont été excellents. Nous allons voir comment développer le réseau européen ensemble». Il ajoute que le Bid Book contient un certain nombre de projets de dimension européenne qui lui semblent intéressants: «je vais contacter les porteurs de projet pour analyser leur faisabilité. On ne repart pas de zéro».

Les institutions culturelles sont incontournables pour un concept où il s’agit de ‘remixer’ un territoire. »Christian Mosar

Le directeur artistique compte aussi sur le réseau des institutions culturelles présentes sur le territoire. C’est l’un des grands changements par rapport à la précédente équipe en place qui avait sillonné l’Europe tous azimuts pour mettre sur pied des projets artistiques avec des partenaires de haut vol (dont le fameux Ai Wei Wei), cela indépendamment des institutions culturelles de la région. Les frustrations n’étaient pas minces pour celles-ci. «Une de mes priorités va être de rencontrer les responsables pour les associer directement. Elles ont leur public et leur réseau. Elles sont incontournables pour un concept où il s’agit de ‘remixer’ un territoire».

Cette analyse est partagée par la présidente du panel européen d’experts Sylvia Amann: «collaborer avec les institutions en place permet de mobiliser les acteurs des projets, de renforcer le contenu du programme et d’avoir accès à un plus large public. C’est aussi une condition indispensable pour que l’impact dépasse la seule année 2022», dit-elle.

60 millions d’investissements en suspens

La directrice générale Nancy Braun mise, elle aussi, sur les collaborations dans un esprit d’intérêts mutuels bien compris. «Nous allons devoir rapidement décider qui va prendre le lead sur quel projet. Nous allons voir aussi dans le Bid Book ce qui est faisable et ce qui ne l’est pas».

La grande inconnue reste les infrastructures dont Esch 2022 disposera pour mettre en œuvre son programme. Sur les 60 millions d’euros à investir, toujours d’après le Bid Book, qu’est-il encore temps de mettre en œuvre? Sur ce point, le bourgmestre d’Esch Georges Mischo reste évasif en soulignant néanmoins une priorité: la halle des Soufflantes à Belval dont il souhaiterait faire l’épicentre de la capitale européenne. Le dossier est à ce jour bloqué par l’État qui est propriétaire du terrain et du bâtiment. Sans doute l’un des premiers dossiers sur le bureau de la future ministre de la Culture, Sam Tanson.