La tension monte entre le Barreau et le Parquet après l’inculpation d’un avocat pour outrage à magistrat et intimidation. L’Association luxembourgeoise des avocats pénalistes appelle ses membres à la mobilisation lors du procès fin juin pour défendre l’indépendance de la profession.

Philippe Penning, président de l’Association luxembourgeoise des avocats pénalistes (Alap) vole au secours d’un des siens. Il bat le rappel des troupes pour venir témoigner de leur soutien et de leur solidarité pour l’un des pénalistes les plus expérimentés du barreau de Luxembourg. Cet avocat, Me André Lutgen, a été inculpé en décembre dernier d’outrage à magistrat et d’intimidation et renvoyé devant un tribunal correctionnel. Son procès s’ouvrira le 29 juin à la Cité judiciaire et se poursuivra le 1er juillet.

«André Lutgen est actuellement poursuivi pour un fait de sa fonction d’avocat. Le ministère public lui reproche d’avoir intimidé (…) et outragé (…) un juge d’instruction», explique Me Philippe Penning dans un courriel adressé aux membres du Barreau et de l’Alap.

Embrouilles avec le juge d’instruction

L’affaire qui vaut à l’avocat des poursuites pénales remonte au printemps 2019, après un accident de travail mortel dans une usine d’ArcelorMittal à Differdange. Le juge d’instruction en charge de l’enquête avait montré peu de réactivité à ordonner le retrait des scellés d’une armoire des commandes électriques, bloquant ainsi la reprise de la production du site. Face au risque d’une mise à l’arrêt de l’usine et du placement de 200 ouvriers au chômage partiel, l’avocat avait adressé un courriel aux ministres de la Justice et de l’Economie de l’époque pour les rendre attentifs aux conséquences financières de la non levée des scellés ainsi qu’au fait que la responsabilité civile de l’Etat pouvait être engagée suite à la paralysie de la production.

L’équipe de défense d’André Lutgen considère que la présente affaire est une attaque frontale contre l’indépendance de l’avocat et la profession dans son ensemble. »Me Philippe Penning, président de l’Alap

L’avocat se plaignait aussi du comportement du juge d’instruction, avec lequel il avait eu dans le passé quelques embrouilles. Le magistrat instructeur tardait à répondre à ses sollicitations. La procureur générale Martine Solovieff avait été mise en copie du courriel, dont elle s’offusquera d’ailleurs.

Le manque à gagner pour le site sidérurgique était évalué à 20 millions d’euros par semaine. La situation était d’autant plus inexplicable que les enquêteurs avaient fait savoir que les scellés sur l’installation électrique n’étaient plus nécessaires.

Le juge d’instruction a peu apprécié l’initiative de l’avocat et l’a dénoncé au Parquet qui a engagé des poursuites. La bâtonnière du Conseil de l’Ordre des avocats avait ouvert de son côté et comme la procédure le prévoit, une affaire disciplinaire, laquelle a débouché sur un non-lieu. La bâtonnière a en effet considéré que le comportement de l’avocat ne contrevenait pas aux règles déontologiques.

En attente d’un procès inédit

«L’équipe de défense d’André Lutgen considère que la présente affaire est une attaque frontale contre l’indépendance de l’avocat et la profession dans son ensemble», note Me Penning. «Ils nous demandent d’en appeler aux membres de l’Alap ainsi qu’à tous les autres avocats qui se sentent interpellés par cette affaire à venir soutenir Me Lutgen, de même que la profession dans son ensemble, lors de ces deux audiences», poursuit le président de l’association.

«Il ne peut, en effet, se faire que la magistrature mobilise son appareil répressif pour poursuivre un avocat pour un fait de sa fonction, de surcroît jugé conforme aux règles de la profession d’avocat. Ce genre de poursuite est du reste parfaitement contraire aux standards internationaux en la matière», note encore l’avocat. Il est probable que compte tenu de cet appel à la mobilisation et de la publicité donnée à l’affaire, le procès public doive se tenir dans la grande salle d’audience.

Selon les informations de Reporter.lu, Martine Solovieff ainsi que le juge d’instruction devraient être appelés à témoigner à ce procès inédit.