L’industrie de la mode gaspille, pollue, exploite et peut rendre malade. Il y a aussi chez nous lieu de remettre en question certaines habitudes. Le Luxembourg est à la traîne.

«En seulement quinze ans, la consommation de vêtements a doublé et leurs prix sont désormais quatre fois moins chers.» Si les propos de la coordinatrice de «Plaidons Responsable» de Caritas Luxembourg, Ana Luisa Teixeira, peuvent interpeller, ils ne préoccupent pas pour autant les Luxembourgeois.

Andy Schammo, jeune Luxembourgeois engagé dans la sensibilisation du grand public aux ravages de l’industrie textile, a remarqué que «s’interroger sur leurs habits ne vient pas forcément à l’esprit des gens». Peut-être est-ce aussi inconcevable pour certains qu’un T-shirt en coton puisse nécessiter en moyenne 2700 litres d’eau pour être confectionné? Ou qu’un jean, entre le champ de coton et le placard, puisse parcourir jusqu’à 65.000 km, soit une fois et demie le tour de la terre? Ou encore, qu’une chemise puisse être bourrée de résidus de pesticides, herbicides et moult autres produits toxiques pour la santé?

Un sondage Ilres de 2018 a révélé que, pour les Luxembourgeois, les critères les plus déterminants, voire les seuls qui comptent lors de l’achat d’un vêtement sont la qualité et le rapport qualité/prix. Seulement 15% donnent de l’importance à l’origine de production, 13% aux labels de conditions écologiques et environnementales, 9% aux labels de conditions de production socialement responsables. Finalement, la propre santé passe en dernier avec seuls 8% des sondés qui s’y intéressent en choisissant leurs vêtements.

«Il y a un an, nous avons quasiment démarré à zéro: très peu de Luxembourgeois s’intéressaient à l’origine de leurs vêtements, à leur impact environnemental et sociétal», se souvient Jean-Louis Zeien de Fairtrade Lëtzebuerg, qui participe à «Rethink your Clothes». Le projet de sensibilisation a été lancé avec Caritas Luxembourg en mars 2018 et est soutenu par le Ministère de la Coopération et de l’Action humanitaire. Il vise à rendre attentif au désastre environnemental et social et à sensibiliser le grand public à assumer sa responsabilité citoyenne en matière d’achats de vêtements.

Mieux vaut ne pas savoir…

Comment est-ce possible que si peu de personnes attachent de l’importance à la présence de labels écologiques si on sait que dans le classement des industries les plus polluantes, la mode se situe juste après l’industrie pétrolière, occupant ainsi la deuxième place? Comment acheter des tenues sans se renseigner sur leur mode de production, si on sait que la plupart des vêtements sont confectionnés dans des conditions violant les droits de l’homme… et de l’enfant? – La réponse est tristement simple, selon Jean-Louis Zeien: «Le fait que l’achat de vêtements peut avoir une conséquence négative sur des milliers de personnes est largement méconnu au Grand-Duché.»

Selon le président de Fairtrade, les personnes se montrent choquées une fois qu’elles découvrent les dessous de l’industrie du textile. Il a remarqué que la plupart des gens ne se sont jamais posé la question, parfois pour se protéger eux-mêmes. Jean-Louis Zeien cite une femme qu’il a rencontrée dans le cadre d’une conférence et qui illustre bien ce propos: «Les vêtements, c’est comme une seconde peau, c’est une histoire d’identité. On préfère ne pas se poser certaines questions, pour éviter de devoir gérer ses émotions.»

Relooking des esprits

Depuis un an, les membres de «Rethink your Clothes» organisent plusieurs manifestations auprès du public luxembourgeois: commémoration des cinq ans du Rana Plaza, vide-dressing, participation à des fêtes et salons publics, soirées Up-cycling, workshops, conférences, projections de documentaires sur l’industrie textile, exposition de photos, formations, ainsi que plusieurs interventions dans les lycées du Grand-Duché.

Andy Schammo, qui intervient aussi pour la sensibilisation dans les lycées, souligne que c’est délicat de jouer au donneur de leçons, aussi bien auprès des lycéens qu’il rencontre que des adultes: «La jeune génération est née avec ce type de soucis, on leur parle constamment du changement climatique, de pollution, etc. Chez certains, cela a déjà provoqué un ras-le-bol.» Et pour les plus âgés, qu’il rencontre dans la rue quand il manifeste seul avec un panneau dans les mains, ce serait difficile de leur faire changer leurs habitudes, explique le jeune homme.

Ce n’est pas parce que c’est cher que c’est mieux! »

Certes, il y a une augmentation du nombre de personnes qui a conscience de l’exploitation du personnel dans les usines de textiles, des produits chimiques utilisés pour les teintures, ou encore du fait que certaines marques détruisent leurs stocks invendus. Mais elles n’ont pas forcément le bon réflexe en choisissant d’acheter des marques chères, pensant qu’elles n’ont pas ces pratiques-là. «Beaucoup de personnes sont naïves et croient qu’un prix d’achat élevé va de pair avec une rémunération correcte des ouvriers», regrette Jean-Louis Zeien. Pour prendre la défense du consommateur: il semble logique qu’un ouvrier touche plus sur un T-shirt vendu à 50 € qu’un autre à 4,99 €.

Or, ce n’est pas si évident, comme le confirme Ana Luisa Teixeira: «Ce n’est pas parce que c’est cher que c’est mieux!» Pour augmenter leurs bénéfices, certaines grandes marques ont tout délocalisé. Les conditions de travail sont déplorables en Bulgarie ou encore en Roumanie. Elles s’apparentent même parfois à celles du Bangladesh, devenu tristement célèbre lors de l’effondrement du Rana Plaza qui a causé la mort de plus de 1.000 travailleurs de l’industrie textile en 2013.

Notons que 55% des sondés par l’Ilres ont indiqué vouloir boycotter leur marque préférée si jamais ils apprenaient qu’elle était impliquée dans un scandale de travail infantile ou de violations de conditions de travail. Encore faut-il qu’ils l’apprennent: Certaines nouvelles, comme par exemple celle de la grève de milliers d’ouvriers du textile au Bangladesh en janvier dernier, n’ont qu’une faible couverture médiatique au Luxembourg.

L’appel irrésistible de la fast-fashion

C’est devenu un acte banal d’acheter des vêtements. Au Grand-Duché, aussi, le shopping du samedi reste un rituel. L’oniomanie – trouble du comportement qui pousse à l’achat compulsif et à une consommation frénétique – peut toucher toute personne qui a le pouvoir d’achat suffisant. Un trouble qui peut même frapper les adolescents selon Ana Luisa Teixeira: «À un âge où l’on est vulnérable, c’est plus rassurant d’être habillé comme les autres.»

La fast-fashion, c’est-à-dire des marques qui entretiennent un renouvellement très rapide des vêtements proposés à la vente et souvent à bas prix, sait parfaitement cibler un public manipulable. De nos jours, presque tout le monde peut s’offrir une garde-robe «tendance». Certaines enseignes populaires, installées au Grand-Duché depuis des années, changent entièrement leurs rayons tous les quinze jours.

L’obsolescence est programmée: une collection «capsule», pour laquelle un grand couturier collabore avec une enseigne grand public, chasse l’autre et se vend en quelques heures. Résultat des courses: les vêtements s’accumulent dans nos placards. Selon une étude au Royaume-Uni, 30% des vêtements ne sont pas portés pendant 12 mois.

Qui doit prendre ses responsabilités ?

Selon le sondage de l’Ilres, les personnes interrogées pensent que ce serait au consommateur, au gouvernement ainsi qu’aux institutions publiques de faire évoluer la filière textile vers une production plus respectueuse et responsable. Pour Andy Schammo, le consommateur doit lui-même changer les choses: «Il faut commencer chez soi-même, modifier son rapport à la consommation.»

Ana Louisa Teixeira estime aussi que les citoyens ont un grand pouvoir dans ce combat et elle se rend compte qu’il y a déjà une prise de conscience, que des personnes commencent à vouloir vivre en fonction de leurs valeurs. Mais elles restent encore marginales. En revanche, il faudrait que la classe politique les accompagne: «Pourquoi n’est-il pas obligatoire qu’une entreprise publie comment elle traite ses employés?», s’interroge Ana Luisa Teixeira estimant que «c’est l’État qui doit gérer la justice sociale». Selon elle, le textile est un bon exemple, puisqu’il touche à beaucoup de domaines: sociologie, économie, écologie et santé publique.

Pour Jean-Louis Zeien, il faudrait continuer la sensibilisation, mais aussi donner l’exemple: l’État pourrait s’engager via les vêtements de travail, comme par exemple les uniformes des travailleurs des Ponts et Chaussées, à la CFL ou la Police, etc. Et puis, il faudrait pouvoir prendre des mesures contre les marques qui violent les droits de l’homme. Le projet, nommé «l’initiative d’un devoir de vigilance au Luxembourg» va dans ce sens, même s’il n’en est qu’à ses débuts.