Si le projet de constructions de structures de co-working n’en est encore qu’au stade des réflexions et des études de faisabilité, l’éventualité pour certains travailleurs frontaliers d’avoir la possibilité de délocaliser leur lieu de travail pourrait bientôt devenir une réalité. Dans ce contexte, REPORTER a interrogé des salariés qui pourraient être concernés. Qu’en pensent-ils?

«Pourquoi ils ne construisent pas une troisième voie? Le problème serait réglé», peste un automobiliste français qui emprunte l’A6 pour rentrer à Longwy. Nous l’accompagnons dans son périple retour et pendant près de dix minutes, il fait du surplace à hauteur de Capellen, avant d’être au ralenti quelques kilomètres plus loin, à la sortie Arlon. D’Arlon à Thionville, d’une frontière à l’autre, même constat et même exaspération devant la galère du trafic.

Une galère que vivent nombreux des 100.000 frontaliers français, ou du moins ceux qui viennent en voiture tous les jours. Alors quand au détour d’une discussion, on leur souffle à l’oreille l’idée des co-working spaces, c’est un petit espoir qui renaît. Celui de peut-être voir raccourcir leur temps de trajet vers le boulot. Une aubaine. Du moins, à première vue. Car les sentiments sont contrastés et il est parfois difficile de se projeter. L’usage du conditionnel est donc de rigueur.

«Bien sûr, je gagnerais un temps fou si je devais venir travailler à Belval», lance Marie, qui est responsable du marketing et de la communication dans une entreprise de télécommunication. La Française qui habite du côté de Villerupt prend tous les jours sa voiture pour se rendre dans un quartier en périphérie de la capitale.

«Je mets entre une heure et une heure trente aux heures de pointes, un peu moins quand je quitte le bureau après 19 heures». Cependant, même si l’essentiel de ses tâches pourraient être effectuées à distance, la travailleuse frontalière estime qu’il serait «étrange» pour elle de ne pas croiser quotidiennement ses collègues et souligne l’importance des rapports humains au travail. «Ce n’est pas l’idéal pour l’intégration», précise-t-elle.

Bien-être des salariés vs intérêts des employeurs

Kevin, 27 ans, trouve lui aussi l’idée séduisante sur le papier. Mais celui qui travaille comme agent logistique dans le secteur automobile à Colmar-Berg remet un peu en cause l’adaptabilité du procédé. «Cela impliquerait que je ne fasse plus de terrain et que je n’aie pas de visibilité sur mes stocks. Ce n’est pas totalement incompatible mais, honnêtement, ce serait compliqué» explique-t-il.

Ce dernier ignorait que le gouvernement avait déjà évoqué cette idée mais Belval, qui est le premier lieu officiellement évoqué par ce dernier pourrait l’intéresser. «C’est proche de chez moi et surtout, c’est plus dynamique pour l’after-work.» Mais l’une des questions qui revient rapidement sur la table est la suivante: qui propose et qui décide de délocaliser le poste de travail? Cette délocalisation répond-elle d’abord à une demande du salarié? En tout état de cause, Kevin ne prendrait pas le risque de proposer cette idée à sa hiérarchie. «Personnellement, je ne prendrais pas moi-même l’initiative, je pense que cela pourrait être mal perçu», ajoute-t-il.

Pour Orhan, 26 ans, contrôleur financier dans une entreprise de transport à Contern, le sujet n’est pas inconnu. «J’en ai entendu parler, mais est-ce que c’est du sérieux? Ou est-ce encore une rumeur comme celles qui parlent d’élargir les autoroutes?» questionne-t-il d’emblée. Lui rencontre des bouchons sur la collectrice du sud entre Bascharage et le pôle européen de développement autour des frontières belge et française. Il précise que si travailler dans un espace de travail partagé lui ferait économiser du temps de repos par exemple, son travail au quotidien nécessiterait une présence indispensable au bureau principal au moins quelques jours par semaine en raison des interactions qu’il peut parfois avoir avec des collègues de départements voisins.

Que des avantages ?

Il ajoute aussi que les entreprises doivent y trouver un intérêt, et à juste titre. Mais selon lui, sa direction qui met en avant le bien-être de ses employés comme facteur de performance pourrait regarder avec intérêt l’éventualité des espaces de co-working. Le bémol, toujours selon lui, concerne la visibilité qu’un travailleur peut nécessiter pour grimper dans la hiérarchie. Ainsi, loin de certains décideurs de son entreprise, il n’est parfois pas aisé de taper dans l’œil de ses supérieurs et de montrer son investissement. Cet éloignement de la hiérarchie pourrait représenter un frein, pour certains salariés ambitieux.

De l’ambition, Mohamed n’en manque pas. Débarqué au Grand-Duché il y a moins d’un an, le jeune consultant en recrutement signerait tout de suite pour une solution qui lui ferait éviter de rester en première vitesse au milieu de l’A6. Car en même temps que son métier qui le passionne, il a découvert la joie des bouchons et il n’a pas tardé à faire ses premiers constats personnels. «Je crois que le Luxembourg n’était pas prêt à recevoir chaque jour autant de frontaliers, je le vois tous les jours sur la route. Maintenant le pays cherche des solutions.» Et la solutions «co-working» imaginée par le gouvernement lui conviendrait bien.

«Je pense que c’est une solution qui présenterait plus d’avantages que d’inconvénients pour moi… J’économiserais du carburant, je serais sûrement moins fatigué aussi», raconte-t-il. D’autant que dans ses projections, son travail pourrait être effectué à distance, du moins quelques jours par semaine. Cela lui permettrait d’éviter de venir à Beggen tous les jours. «Le seul inconvénient, serait peut-être de ne pas recevoir nos candidats dans nos locaux, ce qui pourrait affecter notre image de marque»,  ajoute-t-il.

Après tout, sur les routes bloquées, il n’y a pas que des Français et des Belges. »

Reste désormais à savoir si les travailleurs frontaliers ne risquent pas de se sentir stigmatisés si leur chef leur propose de tous les regrouper à la frontière, loin du siège de l’entreprise, loin des travailleurs résidents. Plusieurs personnes interrogées ont indiqué qu’elles n’avaient jamais réfléchi à cet aspect.

Et les politiques dans tout ça? Si la plupart des travailleurs frontalier interrogés semblent ne suivre que de très loin l’actualité politique du pays qui les nourrit, certains s’essayent à des analyses. «J’imagine qu’ils se soucient aussi des frontaliers et de leur quotidien. Après tout, sur les routes bloquées, il n’y a pas que des Français et des Belges. Il y a aussi des locaux et eux aussi sont touchés par les bouchons» lance Orhan, le contrôleur financier. Quand le sujet des co-working sera plus concrètement évoqué, les salariés concernés seront assurément plus attentifs.

Pour aller plus loin:

Des co-working spaces aux frontières: un projet viable?