Avec l’arrivée du saxophoniste Maxime Bender à la tête du Trifolion, la ville d’Echternach espère redynamiser un centre culturel qui a un peu disparu du radar national. Le défi n’est pas mince pour l’artiste qui va devoir se transformer en gestionnaire de crise, sur fond de pandémie. 

Pour un artiste qui écume les scènes depuis plus d’une vingtaine d’années, il donnerait presque l’impression d’avoir le trac. Ce 10 septembre, le saxophoniste Maxime Bender a coiffé sa casquette de directeur du Trifolion. Il fait sa première conférence de presse de présentation de programme. Un parterre de journalistes et de personnalités de la ville braquent leurs yeux sur celui qui a pris officiellement les commandes de l’institution le 1ier juillet 2020. Sa prestation est un sans-faute. Les messages sont clairs, le matériel vidéo fonctionne, la documentation est disponible, la machine à expresso est opérationnelle.

L’arrivée de Maxime Bender acte un changement de cap de l’asbl Trifolion, présidée par le bourgmestre de la ville d’Echternach, Yves Wengler (CSV). Cette fois, les responsables ont choisi un enfant de la région parmi les 12 candidats à la succession de l’Allemand Ralf Britten. Celui-ci avait été recruté pour l’ouverture du Trifolion en 2008 et a disparu du radar en toute discrétion, fin 2019. Un peu comme l’institution s’est éclipsée du haut de l’affiche culturelle nationale, au fil du temps.

L’ouverture de la Philharmonie a sonné le glas, en 2018, du prestigieux Festival International d’Echternach, fondé en 1975 et auquel le Trifolion devait servir d’écrin. Autre problème: le financement. Le budget annuel, d’environ un million d’euros, dépend pour un tiers des sponsors et de la billetterie, dans une ville de 5.600 habitants, dont 53% de Luxembourgeois et 27% de Portugais. «Ein verdammtes Thema», comme nous l’a confié par téléphone l’ancien directeur, désormais consultant indépendant à Bitburg. Il a misé sur l’Allemagne et la Grande Région pour relever le défi. Sans convaincre. «Au moins, mon successeur dispose d’une institution et d’une équipe d’une douzaine de personnes en ordre de marche, alors que j’ai démarré seul dans l’aventure», dit-il.

Le moteur créatif

La vice-présidente de l’asbl et conseillère communale d’Echternach, Carole Zeimetz, pense que le nouveau directeur parviendra à relancer l’institution en misant sur le public de proximité: «Maxime Bender est un artiste dans l’âme qui a une dynamique et des idées. Il l’a montré en organisant pour l’asbl le festival EchterLive en 2019, et le cycle des concerts Trifo-Apéros cet été. Il a la capacité d’intéresser des gens qui ne connaissent pas le monde de l’art. Et puis, il connaît bien la région. C’est important car j’ai le sentiment que, jusqu’à présent, les habitants d’Echternach ne s’identifient pas beaucoup au Trifolion».

Si j’ai postulé au Trifolion, c’est pour défendre une certaine vision de la Culture. »

Après la conférence de presse, le directeur nous entraîne dans son bureau exigu mais lumineux où résonne le carillon de la basilique toute proche. Le bâtiment, qui héberge aussi l’école de musique régionale, est familier à celui qui y a enseigné le saxophone jusqu’à l’été dernier. «Avec mes nouvelles fonctions, je n’en ai plus le temps», dit-il. En revanche, il n’envisage pas de mettre un terme à sa carrière internationale de musicien de jazz:  «Il est vital pour moi d’être créatif. D’ailleurs, depuis que j’ai pris ce poste, j’ai écrit beaucoup plus de musique que d’habitude. Cela me détend en rentrant chez moi après une journée de travail». Il enregistrera un septième album personnel en novembre prochain, avec son groupe Universal Sky. La sortie est prévue au printemps/été 2021. «Mais il est hors de question que je joue ici», promet-il.

Photo: Martine Pinnel

 

Rester artiste lui permet aussi de «garder le lien avec la scène musicale». Et en fin de compte, «cela donne du sens à tout ce truc administratif. Si j’ai postulé au Trifolion, c’est pour défendre une certaine vision de la Culture», dit-il. Laquelle? «En tant qu’artiste, j’ai une autre manière de comprendre les choses, d’y être sensible. J’adore les créations, donner de la place aux artistes pour pouvoir s’exprimer, dans plein de domaines. C’est super important».

Il a composé sa programmation comme il improvise lors de ses performances de jazz, dans l’écoute et la réactivité à son environnement. Le résultat est impressionnant, tout au moins dans les chiffres. Sur la période allant de juin 2020 et juillet 2021, Maxime Bender a invité à Echternach pas moins de 785 artistes luxembourgeois (de 141 ensembles, contre 44 ensembles internationaux), toutes disciplines confondues. Cela dans le cadre de la Fête de la musique, festival Echterlive, Trifo Apéros, programmation «inhouse», workshops, expos et résidences.

Son autre mantra est la diversité culturelle: «Par le jazz, je sais qu’il ne faut pas uniquement être confronté à des choses où l’on est d’accord d’avance. Sinon, on ne fait rien avancer. Les artistes doivent inciter à la réflexion». Il indique que son conseil d’administration le soutient dans cette voie.

Une ouverture sur les autres

La curiosité est l’un des moteurs de la personnalité de celui qui est devenu musicien un peu par hasard. «Quand j’étais jeune, je n’étais pas passionné par l’école. Par la vie, oui. J’adorais le foot mais, pour mes parents, il était impératif d’avoir aussi une éducation artistique. J’ai pris des cours de solfège à Larochette. Il y avait un saxo un peu pourri dans le placard de l’école de musique. C’est comme ça que j’ai commencé, vers 9-10 ans. Sans enthousiasme. À cet âge-là, on a plutôt envie de sortir jouer avec les copains», dit celui qui en a aujourd’hui 38.

Le jazz, c’est la liberté de s’exprimer comme on veut, de jouer sans filet. »

Maxime Bender a grandi à Waldbillig, où il habite toujours, dans une famille «très intellectuelle». Sa mère, française, a travaillé comme professeur de français à l’université de Metz et de Trêves. Son père, lui aussi professeur de français, a été directeur adjoint de l’école hôtelière de Diekirch. «Avec ma sœur, ils nous emmenaient sans arrêt voir des concerts et des spectacles. Ce sont des personnes curieuses de tout. Nous avons beaucoup voyagé».

Un périple en particulier l’a marqué. «J’avais 11 ou 12 ans quand nous sommes partis aux États-Unis en passant par la Nouvelle-Orléans. Il y avait des musiciens qui improvisaient à tous les coins de rue. Mon père m’a acheté ma première cassette de musique de jazz». Le saxophoniste Charlie Parker et le trompettiste Miles Davies entrent à son panthéon.

«Le jazz, c’est la liberté de s’exprimer comme on veut, de jouer sans filet, c’est être pleinement dans l’instant présent pour dialoguer avec ses partenaires. Cela implique l’écoute de soi-même et des autres. Il faut avoir les idées claires dans sa tête pour être convaincant», explique Maxime Bender. Cet apprentissage lui offre autant de leçons de vie.

Il lui faudra encore mûrir avant de faire le choix de la carrière de musicien professionnel. «Vers 15 ans, j’ai créé un petit combo de jazz avec des copains. J’ai commencé à écrire des musiques. C’est là que j’ai envisagé une carrière de musicien professionnel. Pour pouvoir composer. Je voulais vraiment être créateur. Pas prof, comme mes parents l’auraient préféré. Je me suis dit que la musique me permettrait de faire plein de rencontres partout dans le monde. Le foot, vu mon niveau, ne m’aurait pas emmené aussi loin».

De fait, après des études à Strasbourg, Bruxelles et surtout Cologne, le jazz l’a fait voyager pour ses projets personnels, ou avec différents partenaires, à travers toute l’Europe et jusqu’au Japon. Un pays pour lequel il a eu un véritable coup de cœur et où il est allé à trois reprises.

Un apôtre de la décentralisation

Son compagnon de route de la première heure au sein du Abbay Jazz Quartet, le batteur Benoît Martiny, a applaudi la nomination de son copain à la tête du Trifolion: «Déjà à l’époque de notre combo, quand on était ado, il s’occupait d’organiser des concerts autour d’Echternach. Il a toujours été fort pour la communication. Il sait partager son enthousiasme. Et puis, il est très ouvert à toutes sortes de musiques et d’expressions artistiques. C’est aussi quelqu’un qui connaît la situation des artistes», dit-il.

Au-delà de Benoît Martiny, la nomination de Maxime Bender a été globalement bien accueillie sur la scène culturelle et jusqu’au ministère de la Culture, où il vient d’être reçu avec le bourgmestre d’Echternach. «L’Est du pays est sous-investi à tous les niveaux », observe le directeur du Trifolion. En 2017, il a été élu conseiller (sans étiquette) de Waldbillig et entend conserver ce mandat, pour contribuer au développement de la culture et du tourisme dans cette commune qui fait partie du canton d’Echternach. «J’apprends beaucoup de choses. C’est gérable, même si là encore c’est assez intense». Ce que confirme son copain d’enfance, Mike Michels. Tous deux se sont lancés ensemble dans l’aventure des élections communales. «Maxime a un programme chargé. Du coup, il est parfois impatient d’atteindre son but. Mais c’est une personne qui fait les choses avec le cœur et qui tient ses engagements», affirme-t-il.

Maxime Bender déplore que la circonscription Est n’ait que sept députés, contre 23 pour le Sud. «Quand j’ai dû quitter le lycée d’Echternach pour aller en section musicale à l’Athénée de Luxembourg, je devais me lever à 5h30 du matin pour être à 8h00 en cours. On n’a pas de trains. Tout est axé sur la capitale, avec les problèmes que cela entraîne. Il faut décentraliser le pays!», lance-t-il.

La culture en est à ses yeux une carte incontournable. Pour se différencier de l’offre nationale, son pari est de faire sortir la programmation culturelle du Trifolion au-delà des murs du bâtiment. «On a toute une ville pour jouer, entre l’abbaye, l’Église Saints-Pierre-et-Paul, les parcs, le lac. C’est quelque chose d’assez unique sur la scène culturelle», s’enthousiasme celui qui n’est pas croyant mais entretient «de très bons rapports avec les représentants de l’Église et du patrimoine culturel d’Echternach». Il a déjà la bénédiction de ses voisins. Il lui reste à persuader le public de sa région de se mettre à son tempo.


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