Au Luxembourg, les violences gynécologiques sont souvent passées sous silence. Mais elles ne sont pas une exception. REPORTER a recueilli les témoignages de femmes concernées et de professionnels qui lèvent le voile sur des pratiques souvent non-autorisées. 

Touchers vaginaux sans consentement, déclenchements ou césariennes non justifiés, la séparation de la mère et du bébé et la non prise en charge de la douleur figurent, entre autres, sur la liste de ces violences qui peuvent porter atteinte à l’intégrité mentale et physique d’une femme de façon plus ou moins sévère. S’y ajoutent les remarques sur l’orientation sexuelle, l’absence de tact en cas d’IVG, de fausse couche et des gestes déplacés.

Si les cas concrets sont nombreux, les violences gynécologiques incluent de manière générale tous les actes pratiqués sans consentement libre et éclairé, sans utilité médicale avérée, sans analgésie, mais aussi les attitudes, les paroles blessantes et tout ce qui ne peut simplement pas être toléré humainement ou symboliquement.

J’ai crié, j’ai demandé à ce qu’on arrête. »Carole, jeune mère

Au Luxembourg, le sujet des violences gynécologiques semble encore tabou mais les abus en la matière existent bel et bien. Par manque d’information, de sensibilisation, par éducation, par gêne, voire par peur, les victimes n’osent souvent rien dire, taisant ainsi des abus qui ne devraient exister.

Malmenées avant l’accouchement

«Six jours avant le terme de ma grossesse, je me suis rendue à l’hôpital pour un contrôle et la sage-femme, sans m’expliquer pour quelle raison, m’a fait plusieurs touchers vaginaux. J’ai eu mal et suite à ça, j’ai eu des saignements», témoigne Carole*. «Je suis retournée à l’hôpital et on m’a dit qu’il fallait désormais déclencher le travail pour ne pas mettre mon bébé en danger. En fait, on m’avait pratiqué un décollement de membranes, sans m’en avertir, sans me demander mon avis», relate cette maman.

Le récit de Carole et d’autres jeunes mères n’étonne pas l’une des membres de l’association des sages-femmes du Luxembourg. Le décollement de membranes, ou stripping, consiste à glisser un doigt dans le col et à décoller les membranes de la paroi utérine dans un mouvement circulaire, libérant ainsi des hormones destinées à déclencher mécaniquement l’accouchement. «Le stripping», explique une sage-femme, «se fait souvent quand le terme est dépassé, mais bien sûr, il ne doit jamais être fait sans l’accord de la femme. Car cela peut provoquer des saignements, des contractions, des douleurs.»

«Malheureusement, on voit souvent arriver des patientes avec des saignements survenus suite à un rendez-vous chez le gynécologue. Quand elles nous confient avoir eu un toucher vaginal, on sait qu’il s’agit d’un décollement de membranes, mais on voit bien qu’elles n’ont pas été mises au courant. Or tout acte doit être consenti et expliqué», avertit cette sage-femme qui préfère garder l’anonymat.

Des actes non-autorisés

Le Dr Didier Van Wymersch, médecin-directeur du pôle femme, mère, enfant au CHL a, lui aussi, au fil de ses consultations, pu entendre des récits de patientes allant dans ce sens: «Des femmes viennent me voir et me racontent par exemple qu’elles ont subi des examens gynécologiques qu’elles n’avaient pas autorisés ou pas compris. Ce n’est pas normal, le consentement est primordial. J’ai pour rituel d’expliquer exactement chaque geste que je fais, à chacune de mes patientes. Et si on n’a pas le temps d’expliquer quelque chose sur le moment, cela doit être fait immédiatement après. Et c’est ce que j’enseigne aux étudiants», affirme le gynécologue.

J’interdis formellement ces pratiques au sein de mon service, surtout que les bénéfices sont quasiment nuls et que c’est traumatisant pour la maman. »Dr Van Wymersch, directeur du pôle femme, mère, enfant au CHL

Amélia*, infirmière au Luxembourg et maman de deux enfants, a pour sa part cumulé les violences lors de son premier accouchement. «Je voulais que tout soit le plus naturel possible. Au final, j’ai eu le droit avant terme à un décollement de membranes non-consenti et à un déclenchement pas vraiment justifié. Comme rien ne se passait et après avoir refusé une césarienne, j’ai accouché par voie basse avec péridurale et ocytocine de synthèse. Au moment de pousser, on a demandé à mon mari de lui-même pousser sur mon ventre pour aider le bébé à descendre. Comme il ne le faisait visiblement pas assez fort, la sage-femme a pris sa place pour pousser encore plus fort et ruiner au passage mon périnée. La gynécologue a fini par utiliser une ventouse, mon bébé est alors sorti comme un boulet de canon me laissant une belle déchirure quasi complète et des points faits alors que la péridurale n’agissait plus depuis un moment».

Les violences subies touchent l’intimité des femmes qui, résilientes, préfèrent parfois taire, ou oublier, ou ne pas réellement réaliser la portée de certains actes. (Photo: Shutterstock.com)

Au Luxembourg, l’épisiotomie, incision du périnée parfois pratiquée lors de l’accouchement, est encore réalisée lors de 22,5 % des naissances. Un chiffre dont la tendance est en baisse, certes – le CHL présentant un taux de 12% en 2019 contre 26% en 2016 par exemple – mais qui témoigne d’une pratique encore fréquente, alors que l’Organisation mondiale de la santé (OMS) préconise pourtant d’y «mettre un terme». L’expression abdominale évoquée par Amélia est pour sa part formellement déconseillée en France par la Haute Autorité de santé depuis 2007. «Je l’interdis formellement au sein de mon service, surtout que les bénéfices sont quasiment nuls et que c’est traumatisant pour la maman», réagit Dr Van Wymersch.

Des gestes qui laissent des séquelles

Pourtant, l’acte serait encore monnaie courante au Luxembourg à en croire les témoignages de plusieurs sages-femmes et doulas qui travaillent avec les femmes enceintes. En clair, il s’agit de comprimer le bas du ventre de la future maman pour accélérer la sortie de son bébé. Or, cette pression exercée sur le fond de l’utérus, par les soignants, peut engendrer des complications, comme des ruptures utérines, une diminution du score d’Apgar des nouveaux-nés (destiné à évaluer leur vitalité), sans parler du traumatisme ressenti par les patientes et leur entourage. «Je vois encore ça très souvent en salle d’accouchement, oui, c’est très violent et c’est déconseillé, pourtant ça existe», témoigne une sage-femme.

Le médecin n’avait aucune considération pour mon corps. Je me suis sentie comme un animal. »Johanna, 33 ans

Carole aussi a été victime de ce geste qui lui a laissé des séquelles: «On m’a appuyé avec le coude très très fort sur mon ventre pour faire sortir le bébé. J’ai crié, j’ai demandé à ce qu’on arrête ça, je croyais devoir vomir. J’ai fini avec six semaines de bleus sur le ventre», se souvient-elle, non sans rancune.

De la rancune, Johanna, 33 ans, en a encore plein les yeux lorsqu’elle évoque sa première échographie 3D, réalisée à 5 mois de grossesse. «Mon bébé dormait et était mal positionné, le médecin n’arrivait pas à le voir correctement. Sans m’avertir de quoi que ce soit, il a soudain fortement tapé plusieurs fois sur mon ventre pour réveiller et faire bouger mon enfant. Il m’a ensuite fait une échographie pelvienne brutale, sans me demander si j’étais d’accord, toujours dans le but de le faire bouger, mais toujours sans succès. Il répétait que mon bébé était fainéant, et moi, je me suis sentie comme un animal. Le médecin n’avait aucune considération pour mon corps, bref, je suis sortie complètement retournée de cet examen et aujourd’hui, je regrette encore de ne pas avoir quitté la clinique à la première claque».

Sensibiliser les médecins

Point commun de ces femmes malmenées, cette colère mais surtout ce regret de ne pas avoir immédiatement réagi. Amélia, quatre ans après, s’en veut encore. «J’ai l’impression qu’on nous a volé cet accouchement. Je souhaitais qu’il soit naturel, physiologique et sans péridurale. J’avais précisé cela dans mon projet de naissance. Force est de constater que personne n’en a tenu compte. Je regrette de ne pas avoir su imposer mes choix. J’en veux aux professionnels de santé de ne pas être capable d’écoute et de respect.»

Au CHL, Dr Van Wymersch est bien conscient que le sujet doit être davantage abordé au sein de la profession. En mars dernier, un workshop sur la thématique devait d’ailleurs être organisé par le Luxembourg Institute of Health à l’intention de tous les gynécologues du Luxembourg. Un évènement annulé en raison de la COVID-19. «Nous devons en parler et c’est seulement comme ça que nous pourrons faire diminuer ces violences. Au-delà d’un geste inapproprié, cela peut parfois être un regard ou un mot qui va heurter la patiente. J’essaie d’en faire prendre conscience à mes étudiants: je les sensibilise à l’importance de son accord, de son autorisation, toujours indispensable.»

L’hôpital est pressé, compressé, les sages-femmes parfois débordées, un accouchement brasse de multiples personnes. C’est compliqué de veiller à ce que tout le monde soit respectueux de la patiente. »Dr Van Wymersch, directeur du pôle femme, mère, enfant au CHL

Le Dr Van Wymersch invite aussi ses élèves à regarder et à évaluer par écrit le film «Tu enfanteras dans la douleur», un documentaire poignant qui dénonce les violences obstétriques. «Cela fait partie de leur notation de stage, dit-il. Le personnel aussi est sensibilisé dans ce sens, à travers les cafés éthiques que nous organisons et au sein desquels on évoque toujours le consentement, notamment gynécologique», relate le directeur du pôle femme, mère, enfant.

Le stress de l’hôpital

Avant de signer un contrat avec l’hôpital, les gynécologues libéraux qui exercent au CHL passent par un comité d’évaluation qui étudie CV, dossier et éventuels antécédents judiciaires. Une fois admis, les praticiens acceptent à la signature du contrat de se plier aux pratiques ou non-pratiques de l’établissement.

«Ce n’est pour autant pas évident de tout contrôler, il y a aussi parfois des questions de culture ou de temps qui entrent en jeu. Chaque évènement peut être vécu différemment par chaque femme. Et l’hôpital est pressé, compressé, les sages-femmes parfois débordées, un accouchement brasse par exemple de multiples personnes, c’est compliqué de veiller à ce que tout le monde soit respectueux de la patiente», regrette le praticien.

«Les choses évoluent doucement mais nous avons déjà parcouru du chemin. Ici, au CHL, il est absolument interdit de faire un examen sous narcose, cela ne se fait d’ailleurs plus du tout alors que quand j’étais moi-même étudiant, il y a 30 ans, on nous montrait comment ausculter des femmes, pendant qu’elles étaient endormies, dans un amphithéâtre», se souvient-il.

Un aveu par la rose

Pour libérer la parole des femmes, une doula, Sandy Girotto-Weinzier, forte de son expérience et consciente des violences obstétriques qui existent à l’heure actuelle au Luxembourg, a lancé, l’année dernière, un premier événement baptisé «The Roses Revolution», destiné à dénoncer et à sensibiliser acteurs de la santé et grand public à cette cause.

«C’est inspiré d’un mouvement qui a démarré en Espagne. Le 25 novembre, journée internationale contre les violences faites aux femmes, toutes les victimes de violences gynécologiques sont invitées à aller déposer une rose devant la salle où la maternité dans laquelle elles ont accouché. L’an dernier, une quinzaine de personnes avaient répondu à l’appel, mais j’ai espoir que le mouvement prenne de l’essor et que la discussion s’ouvre enfin au sein du pays, afin qu’on parvienne à faire cesser ces pratiques», dit-elle.

De manière générale, les témoignages en la matière sont encore difficiles à obtenir, ces violences touchant l’intimité même des femmes qui, résilientes, préfèrent parfois taire, ou oublier, ou ne pas réellement réaliser la portée de certains actes. Et cela au grand regret des établissements hospitaliers. «Au CHL, nous avons mis en place un questionnaire de satisfaction, qui est distribué aux mamans durant leur séjour ici. Il y a aussi une adresse mail qui est mise en place pour qu’elles puissent nous avertir, si quelque chose ne s’est pas passé comme elles le souhaitaient. Chaque retour est traité, mais malheureusement, nous n’en avons que très peu», constate le médecin-directeur du pôle femme, mère, enfant au CHL.

En 2019, quelques roses ont été déposées dans les salles d’accouchement du CHL. Dr Van Wymersch s’en rappelle bien: «Je m’en souviens et j’en ai pris note, mais pour que je puisse agir, il faudrait que les femmes témoignent de ce qu’elles ont vécu au lieu d’uniquement déposer une fleur. Je suis à leur écoute, ma porte leur est ouverte».

* Les prénoms ont été changés pour garantir l’anonymat.


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