C’est un changement de génération. Quatre dirigeants d’institutions culturelles du pays s’apprêtent à prendre leur retraite d’ici la fin de l’année. A l’heure où l’on discute du futur Plan de développement culturel, nous les avons rencontrés pour comprendre les valeurs qui ont façonné leur parcours professionnel et les enjeux qui leur semblent déterminants pour l’avenir. Notre série débute avec Danièle Wagener. La directrice des deux Musées de la ville de Luxembourg passera le relai début septembre à son adjoint Guy Thewes.

«Je voudrais tout d’abord dire que je ne quitte pas la scène culturelle. Je resterai active à travers des mandats d’administratrice dans plusieurs institutions». Danièle Wagener, silhouette élancée et brushing impeccable, n’est pas ce genre de personnalité qui se laisse surprendre par les hasards de la vie. Elle prépare les échéances. Pour l’interview de ce matin-là, dans son bureau de l’immeuble avec vue sur le City Museum, elle s’est replongée dans les 186 pages du Plan de développement culturel (ou «Kulturentwicklungsplan» communément appelé KEP). C’est l’un des rares documents posés sur sa table de travail. Quelques post-it colorés s’en échappent, à l’image des confidences que lâchera cette personnalité au sourire impénétrable.

La retraite de la directrice est planifiée et sera active, tout comme l’a été sa vie professionnelle. Cette historienne d’art reste membre du Conseil d’administration du Mudam et du Comité des œuvres d’art de la Cour de justice des Communautés européennes. Elle préside le Fonds stART-up pour les jeunes artistes au sein de l’Oeuvre Grande-Duchesse Charlotte, fondation dont elle est membre du Conseil d’administration. Enfin, elle siège au Conseil de la Fondation Indépendance créée par la Banque internationale à Luxembourg, autre acteur incontournable pour le soutien à la création dans le pays.

La question de la gouvernance

Les discussions autour du KEP ont mis en évidence la position dominante d’un certain nombre de personnalités de la scène culturelle qui cumulent des postes clés pour l’attribution de bourses, subsides, lieux de création ou d’exposition. Pour Danièle Wagener, ses différents mandats, généralement bénévoles, ne soulèvent pas de conflits d’intérêt: «Ils sont complémentaires pour moi et pour ce que je peux apporter à la scène culturelle. Par exemple, le Fonds stART-up soutient les artistes de moins de 36 ans alors qu’il n’y a pas de limite d’âge à la Fondation indépendance».

Sa présence au Conseil d’administration du Mudam soulève des interrogations sur sa position pendant «l’affaire Lunghi», qui a conduit à la démission du directeur du musée le 28 octobre 2016. Après le reportage à charge diffusé par RTL Télé et l’enquête disciplinaire lancée par le ministre de la Culture Xavier Bettel, Enrico Lunghi s’est senti lâché par son conseil d’administration.

Danièle Wagener reconnaît que «cela n’a pas été un moment facile. J’ai toujours défendu Enrico. Comme directeur d’institution, il devait avoir la liberté de travailler et le conseil d’administration s’en tenir à la stratégie. Les choses se sont emballées au moment de la diffusion de l’interview de RTL Télé qui le mettait en cause. La racine du problème était plus ancienne. C’est très dommage».

Coiffée de ses différentes casquettes, Danièle Wagener a une vue panoramique sur la scène culturelle et sur ses pratiques. Faudrait-il aller dans le sens d’une concentration des structures de financement au sein d’une sorte de «Art Council», comme le préconise le KEP? Faudrait-il en outre revoir le statut juridique d’institutions comme le Mudam (une fondation privée) ou les Musées de la ville de Luxembourg (un service communal) pour en faire des établissements publics sous la bannière du Ministère de la Culture? La directrice est dubitative: «Cela me paraît compliqué à mettre en œuvre. Il faudrait qu’une telle évolution soit menée de manière participative, dans le dialogue. A mes yeux l’essentiel serait de parvenir à avoir des institutions davantage complémentaires que concurrentes au niveau de leur champ d’action et de leurs collections. Cette ‘Profilschärfung’ serait plus attractive pour le public».

Il faudrait réfléchir à la durée optimale à la tête d’une institution et rendre possible la mobilité des conservateurs.“

La gouvernance touche aussi à la durée des mandats des responsables d’institutions culturelles. Danièle Wagener est restée 32 ans à la tête de ce qui s’appelait en 1986 le «Musée communal», hébergé à la Villa Vauban. Elle a mené le projet de création du Musée d’histoire de la ville de Luxembourg (inauguré en 1996 et rebaptisé en 2017 City Museum Lëtzebuerg) mais aussi la rénovation et l’extension de la Villa Vauban (rebaptisée en 2010 «Musée d’art de la Ville de Luxembourg»). «Du fait de tous ces projets, je ne me suis jamais installée dans une routine», observe-t-elle. Elle se dit néanmoins favorable à une rotation des mandats de direction: «Un poste de cinq à six ans est un peu court pour atteindre ses objectifs. Il faudrait réfléchir à la durée optimale à la tête d’une institution et rendre possible la mobilité des conservateurs non seulement dans le pays, mais aussi à l’étranger afin de faire circuler les expériences».

«Faire bouger les choses»

L’envie de «faire bouger les choses» sur la scène culturelle du pays est une constante dans la carrière de Danièle Wagener. C’était déjà son principal moteur lorsqu’elle est revenue au pays en 1982, forte de sa licence d’histoire de l’art et d’archéologie de l’Université Libre de Bruxelles et de son Master of Arts de la Columbia University de New York.

Cette spécialiste en art médiéval garde un souvenir ému de sa période new-yorkaise où elle a découvert une scène de l’art contemporain en pleine ébullition. «Un jour, je suis tombée sur Andy Warhol qui sortait d’un immeuble!», se rappelle-t-elle encore. Lors de sa carrière aux Musées de la ville de Luxembourg, elle travaillera à positionner son institution sur la scène de l’art international à travers différents réseaux internationaux spécialisés comme le CODART (art flamand et hollandais), le Arbeitskreis Museen für Geschichte (musées d’histoire), ou plus récemment l’ICOM (International Council of Museums) Luxembourg. Ces réseaux lui ont ouvert des partenariats aussi prestigieux que celui avec le Rijksmuseum pour l’exposition de 2010 sur la fascination de la peinture néerlandaise du XVIIe siècle.

On m’a expliqué qu’en tant que seule femme, j’allais poser problème au sein d’un groupe d’hommes.“

«Aux Etats-Unis, j’ai appris qu’il ne faut pas attendre que les gens viennent à soi. Il faut savoir se ‘vendre’ pour décrocher un emploi. C’est ce que j’ai fait à mon retour». Au début des années 80, le pays ne compte qu’un seul musée, à savoir le MNHA qui dirige aussi ce qui deviendra le Natur Musée. La scène culturelle est limitée, la société luxembourgeoise très conservatrice. Le côté «sûre d’elle» de la jeune diplômée dérange dans un milieu qui reste essentiellement masculin: «J’avais postulé pour un poste au MNHA. On m’a expliqué qu’en tant que seule femme, j’allais poser problème au sein d’un groupe d’hommes», dit celle qui a été marquée dans sa jeunesse par l’émergence du mouvement féministe et qui s’y «reconnaît même si je n’ai pas été militante». Elle a toujours gardé son nom de jeune fille.

Autre déconvenue du côté du Service des sites et monuments où elle échoue à l’examen écrit. «On a dit aux recalés qu’ils n’avaient pas le niveau. Or j’ai appris par la suite qu’il y avait déjà une candidature interne et que le test était bidon. Je l’ai très mal pris».

En attendant que se présente une offre de la ville de Luxembourg qui cherchait un conservateur pour la Villa Vauban, elle écrit des critiques d’art pour le Luxemburger Wort, décroche une émission culturelle sur RTL, fait des visites guidées au Musée national d’histoire et d’art.

Le terreau multiculturel eschois

La jeune diplômée est de famille «assez bourgeoise» mais elle n’a pas de contacts dans les milieux culturels. Son père est ingénieur à l’Arbed et sa mère femme au foyer. Elle a grandi à Esch où elle fréquente l’École du Brill puis le Lycée Hubert Clément, comme sa contemporaine et directrice du centre culturel opderschmelz, Danielle Igniti. «Le Brill, c’était l’école de la frontière. On y trouvait des enfants de tenanciers de cabaret, d’épiciers, d’employés de la sidérurgie. Il y avait des Luxembourgeois, des Italiens, des Espagnols. Cette mixité culturelle et sociale m’a marquée et a été importante toute ma vie».

Alors que résonnent les échos de mai 1968, l’adolescente éprise de justice s’engage de 15 à 19 ans au sein d’Amnesty International. Les affiches politiques gauchistes cohabitent avec celles des Rolling Stones sur les murs de sa chambre. «A cette époque, il y avait un élan général de militantisme pour une société plus juste», rappelle-t-elle. A chaque époque ses moyens. Son idéalisme s’exprime aujourd’hui dans le cadre plus institutionnel de l’Oeuvre Nationale de Secours Grande-Duchesse Charlotte.

Un musée sans public n’a pas de raison d’être. La question est de savoir comment le rendre accessible au plus grand nombre, mais aussi dans quelles conditions.“

C’est au Lycée Hubert Clément qu’elle découvre l’art, grâce à une professeur d’éducation artistique qui sait l’enthousiasmer pour l’histoire de l’art. Aussi estime-t-elle que «l’éducation doit être l’une des priorités d’un plan de développement culturel» et toucher aussi bien l’enseignement fondamental que secondaire. A cet égard, les recommandations du KEP lui semblent aller dans le bon sens, de même que les propositions concernant la médiation de la culture ou les projets inclusifs. «Un musée sans public n’a pas de raison d’être. La question est de savoir comment le rendre accessible au plus grand nombre, mais aussi dans quelles conditions».

Même si des progrès ont été accomplis depuis le début de sa carrière, puisque chaque musée a aujourd’hui un service de médiation, son constat est sans illusion: «il y a encore beaucoup de choses à accomplir pour promouvoir la place de la Culture dans le pays». Et elle entend bien y contribuer.


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